vendredi 5 août 2011

Philadelphia Exphiriment

Ce 1er août, une investigation m'a conduit à découvrir le plan original de la ville de Philadelphie, lors de sa fondation en 1682 par William Penn. J'ai été frappé par la dissymétrie verticale, alors qu'horizontalement la place centrale, destinée à devenir le centre administratif de la cité, était rigoureusement au milieu d'une des premières villes bâtie selon un damier rectangulaire presque parfait, à peine contrarié par la sinuosité des deux cours d'eau navigables bordant la ville, le fleuve Delaware à l'est, la rivière Schuylkill à l'ouest, se jetant un peu plus bas dans le Delaware.
Cette centralité était prévue au pied près, des mesures d'époque donnant 5088 pieds de chacune des deux rues en front de rivière jusqu'à l'axe nord-sud de la ville, Broad Street de 100 pieds de large (31 m), avec le détail des mesures de chacun des 11 blocs, sans oublier les largeurs des 10 rues intermédiaires, de 50 pieds chacune.
A la manière des villes romaines, cet axe nord-sud croisait avec un axe est-ouest, High Street, également de 100 pieds de large. Les distances aux rues parallèles, portant toutes des noms d'arbre, 3 au nord et 5 au sud, sont également données, 1995 pieds de Vine Street à High Street, puis 3148 pieds jusqu'à Cedar Street.
4 parcs dans les 4 quartiers de la cité, symétriques par rapport à Center Square, soulignent la dissymétrie initiale nord-sud, laquelle pouvait avoir une explication : les fondateurs envisageaient une future extension de la ville (avec raison puisqu'elle a compté jusqu'à 2 millions d'habitants), mais des marais semblaient interdire cette extension vers le sud (ils n'ont en fait pas empêché l'urbanisation).

Attendu que le partage de 8 en 5 et 3 évoque la suite de Fibonacci, j'ai été curieux de consulter un plan ultérieur de la ville, et sidéré par ce plan de 1846 (ici limité à la zone historique, cliquer pour agrandir) :
Center Square, maintenant nommé Penn Square, n'y apparaît pas du tout au centre des deux rivières, et le plan original de 1682 de 11 rues de part et d'autre de Broad Street ne semble pas avoir été réalisé, malgré la précision des mesures alors avancées.
En 1846 il y a une Front Street à l'ouest et une autre à l'est, pratiquement rectilignes, qui sont aussi des 1st Street puisque la rue suivante est une 2nd Street. En tant qu'amateur de coïncidences 813, je suis abasourdi qu'il y ait 8 rues à l'ouest de Broad Street et 13 à l'est, comme en témoigne ce détail (tourné de 90°).
La disposition originale nord-sud semble avoir en revanche été respectée, et on retrouve les 3 rues au nord de High Street, Vine, Sassafras et Mulberry, et les 5 au sud, Chestnut, Walnut, Spruce, Pine et Cedar, mais, nouvelle sidération, d'autres artères importantes ont été ajoutées, portant à 13 le nombre total des rues croisant Broad Street, idéalement réparties encore en 5 et 8.
Il apparaît ainsi sur ce plan une structure idéalement fibonacienne autour des deux axes principaux, de 21 blocs EO répartis en 8+13, et 13 NS répartis en 5+8, et je ne trouve plus de mots pour exprimer mon vertige car, pour un motif expliqué plus loin, je me suis vers 2001 intéressé au découpage syllabique de Philadelphia, où la première syllabe Phi peut correspondre à la désignation du nombre d'or, Phi = 1.618...
Les 3 autres syllabes livrent ensuite les gématries (A=1, B=2, etc.)
LA = 13,
DEL = 21,
PHIA = 34,
trois nombres consécutifs de la suite de Fibonacci où le rapport de deux nombres successifs tend vers le nombre d'or.
Mieux encore, en prenant pour Phi l'approximation courante 1.618, on a
13 x 1.618 = 21.034
On pourrait écrire ainsi :
Phi x LA = DEL. PHIA

Je précise d'emblée que je ne vois aucune intention dans ces coïncidences fibo-philadelphiennes. Comme je l'ai déjà développé ailleurs sur ce blog, le nombre d'or n'a commencé à être utilisé consciemment dans la création artistique que dans la seconde moitié du 19e, et la désignation Phi date du début du 20e.
En lisant ce que j'ai pu trouver en ligne sur les origines de Philadelphie, une idée m'est venue en apprenant que les clients à l'achat de terrains préféraient nettement le côté Delaware au côté Schuylkill, ainsi un esprit mercantile aurait pu souhaiter déplacer le "milieu" de la cité, de telle sorte qu'il y eût plus de lots côté est, vendus au prix fort...

J'ai encore trouvé ce plan de 1756, très peu précis, mais où le quadrillage montre néanmoins 9 x 22 rues, soit 8 et 21 sans compter les axes principaux, qui ne sont hélas pas figurés (à remarquer tout de même que le parc du sud-est est correctement placé): (En fait ce plan est confirmé par d'autres donnant l'emplacement de Center Square, j'en donne un plus loin.)

Prendre des mesures sur le plan de 1846 est très aléatoire, même s'il est évidemment plus proche de la réalité que celui de 1682. Un autre bond de 162 ans mène à l'époque contemporaine, et à GoogleEarth dont les outils permettent toutes sortes de mesures.
J'ignore leur fiabilité et je ne suis pas sûr d'utiliser optimalement le logiciel, aussi je ne peux qu'inviter à reprendre et vérifier ma démarche, dont je présente succinctement les principaux résultats.
La GoogleMap ci-dessous peut-être agrandie en cliquant dessus :En rouge le pourtour original. La plus grande partie de Vine Street au nord a laissé place à une voix express, mais une partie de l'ancienne rue subsiste à l'est, permettant d'extrapoler le tracé ancien vers l'ouest. Cedar Street a été renommée South Street.
Les rues NS ont été renumérotées à partir de l'est, où la 1st est toujours Front Street, mais l'autre Front Street côté ouest est maintenant la 22nd Street. Ces rues se superposent exactement à celles du plan de 1846, car il n'y a pas de 14th Street, correspondant à Broad Street (renommée Avenue of the Arts sur une partie de son cours).
En jaune Broad Street et High Street, désormais Market Street.

Du sud au nord, en prenant les mesures au niveau de la 4e rue qui croise encore avec l'ancienne Vine Street, et en partant des bâtiments comme le suggérait le document cité plus haut, j'ai trouvé 5275 pieds, dont la section d'or est 3260. J'ai trouvé 3200 pieds au milieu de Market. A remarquer qu'un mile correspond à 5280 pieds, et que 3200 est presque exactement le nombre donné par le document, 3148 + 50 pieds à mi-rue.
De l'est à l'ouest, différentes mesures concordent pour donner 9734 pieds, et 6055 au milieu de Broad Street. La section d'or calculée est 6016, ainsi dans les deux cas les axes de la cité historique sont fort proches des sections d'or, qui tombent dans ces rues maintenant élargies.

On s'y attendait un peu, vu les nombres de rues fibonacciens, mais il fallait néanmoins le vérifier et ç'aurait pu tomber plus mal (ou mieux).
Il y a bien plus étonnant. Les traits argentés correspondent aux longueur et largeur du rectangle formé par les coins extérieurs des parcs de la cité. Le parc NO a été complètement remodelé en Logan Circle, et il en va en partie de même pour le parc NE, néanmoins une extrapolation à partir du tracé virtuel de l'ancienne Vine Street m'a livré une largeur de 3752 pieds, avec une certaine marge d'erreur, tandis que la longueur plus fiable au niveau des parcs sud donne 6082 pieds (entre les milieux des trottoirs extérieurs aux parcs), dont la section d'or est 3758.
La proximité du rectangle englobant les 4 parcs avec un rectangle d'or peut se vérifier sur le plan de 1846. La même page donne un plan de 1865, à plus petite échelle, mais qui a l'avantage d'être parfaitement orthogonal. Je m'en suis servi pour réaliser ce quadrillage montrant en rouge les deux axes, en bleu les 34 rues principales les croisant, 21 NS et 13 EO :En transparence le rectangle englobant les 4 parcs. Ceci souligne l'ajout de dissymétrie EO par rapport au plan initial, car il aurait pu être logique de conserver ces parcs à égale distance de Broad Street, alors qu'il semble qu'on ait plutôt gardé les intervalles à partir de l'est des axes principaux, 5 blocs à l'ouest du Delaware, 4 blocs à l'ouest de Broad Street.
Je remarque que ceci amène une autre division fibonacienne EO, 5-8-5-3 blocs, grosso modo car chaque parc n'occupe pas une case exacte du damier, ce qui semblait prévu dès l'origine.
Il en résulte que Broad Street n'est que très imparfaitement à la section dorée de la longueur du rectangle englobant les parcs, elle correspondrait plutôt à la médiane dorée entre les centres des parcs, ce qui m'a mené à mon plus fabuleux résultat.
Les centres des deux parcs sud, Washington Square et Rittenhouse Square, sont matérialisés dans un cas par un bassin, dans l'autre par cet édicule hexagonal. Je ne sais si ces centres correspondent exactement aux parcs originaux, en tout cas ils permettent une mesure très précise qui m'a livré le curieux nombre de 5555 pieds (soit 55 x 101, avec 55 nombre suivant 13-21-34 dans la suite de Fibonacci et 101 valeur de PHILADELPHIA). La section d'or de 5555 est 3433, et le croisement de la ligne 5555 avec l'axe médian de Broad Street (du moins la ligne médiane sur la chaussée) se fait à 3441 pieds, soit à 2 m de la section d'or idéale.

Voilà. Je n'imagine pas qu'il y ait quoi que ce soit de logique à déduire de tout ça, mais je me permets de souligner que Philadelphie a une riche histoire. Ce fut d'abord le lieu de l'utopie, de l'amour fraternel, où tous les réprouvés de la terre étaient bienvenus, où la peine de mort était interdite. Puis la déclaration d'Indépendance y a été signée, elle fut un temps la capitale des USA, sa plus grande ville.
En 1871 fut commencée la construction de l'Hôtel de ville, sur la place centrale de la cité, aujourd'hui City Hall, carrefour des fameux axes dorés... Il était alors prévu pour être le plus haut édifice du monde, avec sa tour de 167 m, mais la Tour Eiffel a effacé cette prétention, bien que l'édifice comptabilise divers records.
William Penn trône en haut de ces 167 m, et c'est l'occasion de signaler que c'est un nom doré, de la plus belle sorte, dont la probabilité est d'environ 1 chance sur 100 :
WILLIAM PENN = 79/49 = 1.612...
Il a abandonné un temps le sort de sa Sylvanie et de Philadelphie à son ami
PHILIP FORD = 70/43 = 1.627...

Peut-être puis-je en venir maintenant à ce qui m'a fait m'intéresser à la gématrie de PHILADELPHIA.
En 2001 ma passion pour Ellery Queen m'a conduit à une hypothèse fibonacienne sur la structure de ses romans, avec notamment ceci :
- ses 9 premiers romans, les 'Mysteries', totalisent 233 chapitres, 13e nombre de Fibonacci;
- le 4e roman a 34 chapitres, répartis en 2 parties de 21 et 13 chapitres, dont les titres donnent en acrostiche le titre du livre et son auteur, THEGREEKCOFFINMYSTERY et BYELLERYQUEEN; je m'étais alors fait la remarque qu'il y avait de part et d'autre de ce roman singulier 3 et 5 Mysteries, évidemment ignorant du plan initial de Philadelphie avec les 3 et 5 rues de part et d'autre de High Street;
- son 10e roman, Halfway House (1936), marque une rupture, par son titre, dont éventuellement on peut remarquer la gématrie 144, 12e Fibonacci, et par sa structure, en uniquement 5 chapitres, aux titres tautogrammes en T.

J'ai donné quelques commentaires sur mes pages Queen, sans trop approfondir le mystère de cette Maison à mi-route, à Trenton, utilisée par un bigame comme relais entre ses deux vies, à Philadelphie où il a épousé une femme maintenant âgée de 31 ans, et à New York où il est marié à une richissime héritière de 49 ans.
Le bigame Gimball d'environ 40 ans est aussi à mi-route entre ces âges en rapport d'or, et si Trenton n'est guère géographiquement à mi-route entre Philly et la Grosse Pomme, elle l'est gématriquement car
PHILADELPHIA = 101
TRENTON = 106
NEW YORK = 111
Le découpage doré NEW YORK = 42/69 m'a conduit à m'intéresser au découpage syllabique de Phi-la-del-phia.

J'ai eu la curiosité de revoir le film Philadelphia, de Jonathan Demme (1993). Les 115 mn du film effectif sur DVD (suivies d'un générique de 5 mn) se partagent assez idéalement selon le nombre d'or entre 44 mn pour l'exposé du problème (un avocat gay viré de sa firme parce qu'atteint du sida) et 71 mn pour le procès, qui se tient dans l'immense City Hall, au centre doré de la Philadelphie historique.
Entre les deux une séquence aérienne de 20" survole le City Hall, commençant par tourner autour de la statue de William Penn, champion de la tolérance.

PS du 9 août. J'ai trouvé ce plan du métro de Philadelphie, qui confirme la prépondérance des 21 blocs (8-13) de l'ouest à l'est soulignés par mon quadrillage sur le plan de 1865 :Les deux lignes principales suivent les axes majeurs. Du nord au sud on a 4-7 blocs plutôt que mes 5-8, à cause du chamboulement sur Vine Street au nord et de l'omission de Sansom Street entre Chestnut et Walnut, ce qui ne me semble pas anéantir mon quadrillage 21 x 13, qui était peut-être plus pertinent au 19e siècle, mais que je retrouve sur cette carte actuelle (qui omet quelques rues à l'est).

De toute façon, le plus extraordinaire me semble être le passage du plan original de 1682 en 9 x 23 rues, ou 8 x 22 cases, avec Center Square au milieu de l'axe est-ouest, à la ville effective construite sur un damier de 8 x 21 cases, comme sur la carte de 1750 donnée plus haut, avec Center Square répartissant largeur et longueur en 3-5-8-13, quatre Fibos consécutifs.
Si Center Square n'y apparaissait pas, il est en revanche présent sur cette carte française de 1764, trouvée grâce au site MapsOldPhiladelphia : Commode pour trouver son chemin, n'est-ce-pas ?
En fait, une carte plus précise de 1777 montre que la ville ne s'est d'abord développée que du côté Delaware, et qu'elle avait dépassé au nord et au sud les limites fixées par William Penn alors que seules quatre des rues est-ouest étaient prolongées jusqu'à la Schuylkill.
Une carte de 1762 montre la State House, où sera signée en 1776 la Déclaration d'Indépendance, érigée à l'est de la 6th Street, sans se soucier du centre administratif fixé par Penn.
Cette 6th Street, qui partage les 13 blocs à l'est de Broad Street en 8+5, est aujourd'hui un axe touristique essentiel, entre les squares Franklin et Washington à l'ouest, et les 4 squares de l'Indépendance dans les blocs intermédiaires à l'est.

La Déclaration de 1776 me disait quelque chose dans le contexte 813, et je me suis rappelé ce que c'était, abordé sur mon billet Surimpressions hébraïques. Une page d'un site chrétien d'exploration numérologique de la Bible hébraïque voit une certaine récurrence de 813 dans les 4 premiers vers de la Genèse, avec notamment :
3 Dieu dit: Que la lumière soit! Et la lumière fut. = 813
4a Dieu vit que la lumière était bonne; = 963
4b et Dieu sépara la lumière des ténèbres. = 813
Les valeurs s'appliquent aux versets hébreux correspondants.

Or 813+963 = 1776, et on a donc une symétrie qui se traduit notamment par
verset 3 = 813
verset 4 = 1776
Le site en question ne manque pas de mettre en relation la lumière divine avec la fondation des USA, insistant sur l'unité marquée par la formule e pluribus unum, désignant les 13 états originels de l'Union, en 1-8-4 lettres correspondant en hébreu aux lettres אחד formant le mot ehad, "un", de valeur 13.
Je préfère signaler dès maintenant ces correspondances, qui sont à mon humble avis au-delà de toute interprétation, avant qu'un petit malin ne tire les plus folles déductions du fait que la Déclaration d'Indépendance et la Constitution des USA furent signées dans une ville 8-13.

PS Je suis revenu sur cette affaire plus en détail sur mon blog en anglais, et suis allé un peu plus loin sur Quaternité, avec le billet Naccipolis.

vendredi 13 mai 2011

la multiplication des 813


Il est des questions qui m'obsèdent, telle celle-ci :
Existe-t-il une relation entre les parutions la même année 1910 du livre 813, de Maurice Leblanc, et du Liber 813 d'Aleister Crowley ?
La question est relancée par la parution 100 ans après, semble-t-il due à une erreur de fabrication, de deux numéros 813 dans la collection Rivages/Noir, soulignée par le fait que 2010/11 est aussi l'an 138 de l'Ere Pataphysique.

Le premier titre est le roman le plus ambitieux de Leblanc, la plus longue aventure de Lupin, publiée en feuilleton dans Le Journal, du 5 mars au 24 mai 1910, parue en volume chez Lafitte en juin 1910 (ci-dessus la couverture originale, grâce à la courtoisie d'Arne Lupinès, de L'Agence Lupin).
L'autre, dont le titre complet est Liber 813 vel ARARITA, serait un texte qui aurait été dicté à Crowley en écriture automatique pendant l'hiver 1907-08...
On en trouve le texte ici en anglais, sans indication de date de publication, et en français, avec pour première publication dans ‘The Holy Books’, vol. 3 (Londres, 1909-10).
Le texte est aussi appelé Liber ARARITA (אראריתא) vel 813 (DCCCXIII), "Livre Ararita ou 813", les deux termes étant en fait équivalents, ARARITA étant acronyme d'une phrase en hébreu signifiant Une est Ton Origine ! Un est Ton Esprit, et Ta Permutation Une ! La valeur numérique des lettres hébraïques ARARITA est 813.
Curieusement, dans le roman de Leblanc, 813 est un nombre énigmatique qui n'est pas important en lui-même une fois l'énigme résolue, ce sont uniquement ses chiffres 8-1-3 qui sont significatifs, quel qu'en soit l'ordre, ainsi toutes les permutations de 813 auraient été également valables, telles 138 et 381. Non seulement est-il paru deux livres 813 en 1910, mais tous deux ont un rapport avec la permutation.

Il n'y a rien d'absolument impossible à ce que Leblanc ait connu Crowley, qui effectuait alors de fréquents séjours à Paris, et qui avait inspiré le personnage principal de The Magician, de Somerset Maugham (1908). Je me suis inscrit à un forum public consacré à Crowley pour poser la question, qui est apparue comme sujet 3325 du forum; lorsque je suis revenu y voir, ma question avait disparu et je n'étais plus membre du forum, sans aucune explication ni notification.

L'énigme 813 outrepasse nettement ce problème difficile à élucider, ainsi un siècle plus tard le monde de l'édition connaît un nouveau bégaiement impliquant 813. L'une des grandes collections françaises de polar est Rivages/Noir, créée en 1986 par François Guérif, au succès tel qu'elle est parvenue en mars à son numéro 813, qui échut à un auteur français, Tito Topin.
Le coup de tonnerre vint deux mois plus tard, avec la parution d'un autre n° 813 :Merci Black JackRenseignements pris, il s'agirait d'un cafouillage pour cet autre roman français qui était prévu sous le numéro 821, mais l'éditeur a assumé l'erreur et les deux livres figurent à son catalogue sous le numéro 813, tandis que le numéro 821 reste inattribué.Ce n'est peut-être pas une erreur unique, le catalogue affichant aussi deux numéros 717, au lieu des numéros 716-717. Détail amusant, j'ai trouvé une chronique de 2009 en faisant état, due à François Braud, n° 716 de 813.

La bévue sur 813, assurée fortuite par Rivages/Noir, prend une tournure fatidique aux yeux d'un pataphysicien, pour lequel l'année en cours est l'an 138 de l'Ere Pataphysique (dont l'an 1 a commencé le jour de la naissance de Jarry, le 8 septembre 1873 vulgaire), or le premier numéro en 138 EP de la revue du Collège de 'Pataphysique, Viridis Candela, était le n° 13, 8e série. Nul calcul dans cette coïncidence, à moins qu'elle n'ait été ourdie bien des décennies plus tôt, car la revue a été conçue dès l'origine (en 1950 vulgaire, 78 EP) selon une loi rigoureuse, 4 numéros par an, chaque série durant 7 ans et donc 28 numéros, au terme desquels maquette et sous-titre de la revue changent. La 8e série, Le Correspondancier, a débuté en Absolu 135 (septembre 2007 vulgaire), et c'est une logique implacable qui a donc fait du 1er numéro de 138 le 13 de cette 8e série, trois mois après le centenaire de la parution du 813 de Leblanc. A moins d'occultation du Collège, le numéro 8 de la série 13 paraîtra le 1er Gidouille 171 EP, soit le 15 juin 2044. Pour ce qui est du Liber 813 de Crowley, je n'ai pas réussi à trouver la date précise de sa première publication qui, au cas où elle aurait été postérieure au 7 septembre 1910, aurait été en 38 EP.

Divers illustres pataphysiciens se sont passionnés pour Arsène Lupin, auquel a d'ailleurs été consacré un numéro complet de Viridis Candela (5e série, n° 10).
Le 13 Phalle 100 EP (soit le 23 août 1973 vulgaire) a été fondée la Sous-Commission du Collège Oulipopo (Ouvroir de Littérature Policière Potentielle), par divers pataphysiciens parmi lesquels les spécialistes du polar Michel Lebrun et Jacques Baudou. Peu après s'y sont joints des non-pataphysiciens, tel François Guérif (futur patron de Rivages/Noir).
Au sein de cette équipe est née l'idée d'une association ouverte à tous d'Amis de la Littérature Policière, qui fut fondée en 1980, principalement à l'instigation de Lebrun qui lui trouva son nom, 813 en hommage à Leblanc, et proposa qu'elle fut limitée à 813 membres. Il en fut le numéro 1, tandis que le n° 813 était réservé à un descendant de Leblanc. Guérif, n° 74, fut président de 813 de 1992 à 1995. Il jouxte Lebrun sur cette photo de l'Oulipopo en 1982 :
La plupart des professionnels du polar ont un jour ou l'autre été membres de 813, sans parler de nombreux amateurs. J'en ai été membre plus de 10 ans, et l'ai quitté il y a 2 ans, précisément suite au refus des responsables actuels de la revue (813) de s'intéresser au lien éventuel entre Crowley et Leblanc.
Joseph Bialot fut un membre de la première heure de 813, avec le n° 15, Tito Topin y a le n° 679.

L'attribution du n° 813 de Rivages/Noir à Tito Topin offre une autre curiosité, car la valeur numérique de TITOTOPIN est 138 (addition des rangs de ses lettres dans l'alphabet).
Topin rime avec Lupin qui décodait un message selon ces équivalences dans une nouvelle parue en avril 1911, avec une autre coïncidence éditoriale stupéfiante car ce même mois Sherlock Holmes utilisait le même procédé dans une nouvelle inédite, avec d'autres parallèles étudiés ici.

J'ai étudié ici et l'éventualité de correspondances gématriques cachées dans l'oeuvre de Leblanc, particulièrement pour 813 qui pourrait contenir de multiples allusions à l'affaire de l'enfant lupin Gaspard Hauser, en la transposant du duché de Bade à celui des Deux-Ponts, car GASPARD HAUSER = DEUX PONTS = 138.
Ceci rend compte de la solution de l'énigme 813, validant n'importe quelle permutation des nombres 1-3-8, et le choix particulier de la forme 813 offre une possible subtilité de cet ordre :
HUIT CENT TREIZE = 183, autre permutation de 813.

Un autre clin d'oeil de Leblanc apparaît peut-être dans ce détail du roman, où le 13 août peut se lire 13/8 : Le choix du nombre 813 par Leblanc peut donc avoir de multiples raisons, tout à fait indépendantes de Crowley. A propos de ce dernier, sans préjuger de la réalité de la réception miraculeuse des "textes saints" concernés, du moins peut-on se demander si une signification quelconque pourrait être attribuée à 813, car la formule ayant pour acronyme ARARITA est inconnue antérieurement à ce texte.
Crowley était parfaitement à l'aise avec les jeux gématriques en hébreu, et il est assez remarquable que les nombres un-trois-huit y soient ehad-shalosh-shemone, de valeurs
אחד-שלש-שםנה = 13+630+395 = 1038,
permutation de (0)138 ou (0)813.
Par ailleurs, du fait des révélations qui lui étaient prodiguées, Crowley se proclamait "Maître du Temple", grade le plus élevé dans l'échelle de la Golden Dawn, s'écrivant 8°=3° (avec un petit carré à la place du second °). Je n'ai pas la moindre idée de ce que ça signifie, mais ceci pourrait avoir un rapport avec 8-1-3.

Ayant une certaine affection pour 813, j'ai été heureux de voir la bévue de Rivages/Noir associer ce nombre à Joseph Bialot, personnage extrêmement sympathique, rencontré en 2001 lors d'une manifestation 813, précisément.
J'apprécie aussi beaucoup ses livres, notamment sa tétralogie LOUP (publiée au Seuil en 1999-2001), bien que son héros Loup Fresnel ne semble en rien inspiré par Arsène LUPIN.
Bialot y a ajouté une conclusion avec une enquête sur l'assassinat de Loup dans La Ménagerie : Entre chien et loup, son premier titre publié par Rivages/Noir en 2007, n° 635, 186 numéros avant le n° 821 qui lui serait en principe attribué pour son roman suivant chez Guérif.
En 2009, Bialot a publié 186 marches vers les nuages chez Métailié.
Il est aussi à souligner que Bialot est le premier détenteur du "fauteuil n° 15" de 813, ce qui en fait le plus ancien adhérent. Le seul numéro antérieur toujours attribué à son premier détenteur est le 1, déclaré incessible après la mort de Michel Lebrun.

J'ai lu peu de Tito Topin, et vais peut-être m'y remettre après la constatation que son numéro 813, 679, additionné de la gématrie 134 d'ARSENE LUPIN que j'ai vue omniprésente chez Leblanc, mène au total fatidique :
679+134 = 813
Ce lien vers le Gématron permet de vérifier les principales relations gématriques abordées plus haut.

Je rappelle que j'ai consacré de nombreuses pages de ce blog aux citations de 813 dans les films de Truffaut, répertoriées ici, n'ayant a priori à voir ni avec la 'pataphysique ni avec l'association 813.

En écrivant ceci ce 13 mai, j'écoutais d'une oreille les infos de 13 h à France-Inter. Ensuite vint l'émission La marche de l'histoire, consacrée à Belphégor, et l'invité venu en parler était Jacques Baudou, l'un des fondateurs pataphysiciens de l'Oulipopo et de 813.

PS du 5 octobre : je ne vois pas d'immédiat rapport avec le numéro 821 de Rivages/Noir devenu 813, mais il existe une autre bizarrerie 813-821 qu'un récent passage à la BPI de Beaubourg m'a remémorée.
Dans la classification décimale Dewey, le premier chiffre 8 correspond à la littérature, le second chiffre aux langues, et cet Américain a choisi le number one pour la littérature américaine. Dans la sous-catégorie suivante, 3 correspond à la fiction, et j'ai ainsi depuis longtemps remarqué sur des livres américains en VO que leur classification Dewey débutait par 813, ceci encore récemment en consultant Only Revolutions, de Mark Z. Danielewski, à l'occasion de l'écriture de Naccipolis sur Quaternité. Sa classification Dewey est 813/.54 22.
Cette classification est utilisée par la plupart des bibliothèques, mais la BPI en emploie une variante, la CDU (Classification décimale universelle) où la littérature américaine est cotée 821, ainsi la cote de Only Revolutions est-elleD'autres bibliothèques (universitaires notamment) utilisent la même classification, mais elle est en régression au profit de la CDD (Dewey) et les auteurs américains aujourd'hui cotés 821 pourraient être cotés prochainement 813 (comme dans les médiathèques publiques par exemple).

Tout ce que je vois à ajouter est que Rivages/Noir a d'abord publié essentiellement des romans américains (85% parmi les 100 premiers titres), dont la proportion a progressivement décru (moins de 50% pour les 100 derniers titres). Je m'émerveillais plus haut que les deux numéros 813 aient échu à des auteurs français, membres de 813, mais il aurait été peut-être plus frappant que le 821/813 ait échu à un roman américain, situé à la cote 813 ou 821 selon les bibliothèques.

PS du 7 décembre : Je pensais qu'Aleister Crowley était le créateur de la formule ARARITA, mais elle est bien plus ancienne et déjà mentionnée dans la Philosophie occulte d'Agrippa (1531), lequel l'a empruntée à des sources hébraïques antérieures.
Il semble en revanche acquis que ce soit Crowley qui en ait détourné le sens vers l'idée de permutation, et qui l'ait rendue synonyme de sa valeur numérique 813.
En France, Eliphas Lévi mentionne la formule dans Dogme et Rituel de la haute Magie (1854), critiqué par La Revue philosophique et religieuse en 1855, où je note ce commentaire, dont je ne sais s'il exprime la pensée de Lévi ou celle de son critique A. Vaillant:
C'est pourquoi les cabalistes hébreux le nomment et le nombrent par les sept lettres du mot ararita, ou comme dirait le caldéen, ararati, c'est-à-dire alta nox, haute nuit, nuit étoilée dont les sept astres du pôle sont, au septentrion qui les nomme, l'alta ratio, la haute raison de la lumière du jour (...)
Je remarque donc ararita devenant son anagramme ararati, et sa relation aux sept astres du pôle, soit à la Petite Ourse. Un autre roman de Leblanc, La Comtesse de Cagliostro, est fondé sur une énigme septénaire, dont la solution sera la Grande Ourse.
Je remarque encore la relation à la lumière, alors qu'il est assez connu, notamment de Crowley, que le 3e verset de la Genèse, Dieu dit "Que la lumière soit !", et la lumière fut., a pour valeur 813.

mercredi 23 juin 2010

le pommadé dévoilé

Il est plutôt nécessaire d'avoir lu le billet précédent avant d'aborder celui-ci, qui en prolonge quelques points et aborde ensuite ses oublis.

Je dois aborder d'emblée un point extrêmement complexe, dont la suite dépend quelque peu. Il a été vu que Perec comme l'auteur du Grand Parchemin ont utilisé la polygraphie du cavalier, en prenant pour point d'origine la case 6,6 selon leurs notations respectives.
Perec a gardé le secret sur les motifs qui l'avaient fait débuter par cette case 6,6, à laquelle un domino double-six sur un porte-clé fait allusion; de semblables jalons apparaissent dans chaque chapitre, permettant de baliser la progression du cavalier dans l'immeuble découpé verticalement en 10 niveaux (avec curieusement une notation inversée, de 1 pour le dernier étage à 10, noté 0, pour les caves), et horizontalement en 10 lieux (essentiellement des pièces, mais aussi des paliers, par exemple).
10 x 10 = 100, mais Perec a choisi de perturber son système en oubliant une case dans le parcours du cavalier, celle correspondant au coin inférieur gauche de l'immeuble. Il se trouve que ses coordonnées sont 0,1 et qu'il s'agit de la 66e position du cavalier, ainsi ces deux cases correspondant à des choix sont donc le chapitre 1 de coordonnée(s) 66 et le chapitre 66 de coordonnée 1.
Si les solutions de la polygraphie du cavalier sont connues pour un échiquier normal, Perec a dû trouver lui-même une solution pour un échiquier de 10 x 10 :
J'y suis parvenu par tâtonnements, d'une manière plutôt miraculeuse.
Il est probable qu'il ait commencé par la case finale, le chapitre 100 (en fait 99 puisqu'un chapitre n'a pas été écrit) de coordonnées 6,1, le bureau où Bartlebooth meurt, au bout de son appartement. On sait au moins que Perec a trouvé plusieurs parcours, et qu'il a choisi celui permettant de commencer sur le palier de Bartlebooth.
Peut-être fait-il aussi partiemerci et chapeau bas du miracle d'avoir eu ce coin 0,1 en position 66, à partir d'un départ en 6,6, et est-ce la décision du second choix de Perec pour "l'erreur dans le système", principe de base oulipien, quoi qu'il en soit il résulte de ces choix que ces trois chapitres spéciaux, premier, dernier et inexistant, correspondent à 3 des 4 sommets d'un rectangle dans le carré de l'immeuble; j'en ai matérialisé deux côtés par deux lignes rouges continues ci-dessus, les deux autres par des lignes discontinues, reliant l'autre coin, de coordonnées 0,6.

Il se passe quelque chose de curieusement similaire pour le Grand Parchemin, où il y a aussi des "erreurs dans le système". Je rappelle que son décryptage passe par 4 étapes :
- extraction des 128 lettres du code, en deux séries de 64 encadrant la formule en clair AD GENESARETH; ces lettres sont insérées régulièrement toutes les 6 lettres dans une recension latine de Jean 12,1-11, parfois quelque peu malmenée;.
- application successive de deux clés de Vigenère, l'une de 128 lettres correspondant à l'épitaphe de la stèle + PS PRAECUM, l'autre de 8 lettres, MORTEPEE, les lettres bizarres de la stèle;
- disposition des deux séries de 64 lettres sur deux échiquiers, et lecture selon la polygraphie du cavalier, en l'occurrence le premier parcours fermé découvert par Euler; la case de départ du premier échiquier est 6,6, le parcours du second échiquier est le reflet du premier (miré dans le lac de Génésareth ?), débutant donc en 3,6.

Dans son analyse détaillée de l'élaboration du "parchemin", Mariano Tomatis note de nombreuses erreurs dans la recopie du texte latin original, certaines omissions pouvant être volontaires, pour parvenir à un total de 846 lettres apte à recevoir les 140 lettres additionnelles. Plus curieusement, il y a trois erreurs dans les lettres du code, difficilement imputables à des confusions puisque ce sont les lettres OHX qui ont remplacé les lettres EFT, pas vraiment ressemblantes, surtout dans l'onciale employée pour le parchemin. Dans les décodages proposés par Cherisey dans Circuit comme dans Pierre et Papier, les erreurs sont présentes, mais conduisent sans explication à la fameuse formule :
BERGERE PAS DE TENTATION QUE POUSSIN TENIERS GARDENT LA CLEF PAX DCLXXXI PAR LA CROIX ET CE CHEVAL DE DIEU J’ACHEVE CE DAEMON DE GARDIEN A MIDI POMMES BLEUES
alors que le déchiffrage réel du code mènerait à
BERGETE PAS DE TENTATION QUE POUSSIN TENIERS GARDENT LA CLEF SAX DCLXHXI PAR LA CROIX (...)
qui n'est plus l'anagramme de l'épitaphe. Le décryptage habituel ne repose donc sur aucun document connu, vrai ou faux.
Philippe Duquesnois a vu que les "erreurs dans le système" ne semblaient pas quelconques. Les deux premières erreurs sont consécutives, et encadrent le premier mot de 6 lettres du texte source réalisant cette possibilité.
Avec un petit coup de pouce du copiste, qui a une fois inséré une lettre de code après un saut de 7 lettres, au lieu de 6, dans le texte source de Jean 12. Ce mot MARTHA est souligné ci-dessus en rouge sur la ligne du bas correspondant à la source, les lettres additionnelles du parchemin OH (au lieu de EF) sont soulignées en bleu sur la ligne du dessus, la ligne intermédiaire étant sa transcription (empruntée à l'étude de Mariano).
Il n'existe ensuite qu'un seul autre mot de 6 lettres avant lequel est insérée une lettre, au prix d'une légère modification du texte source, dont un mot de deux lettres a été omis. La 62e lettre insérée, X (au lieu de T) vient juste avant le mot de 6 lettres VENIIT, mais ici le copiste a rassemblé les deux I de ce mot en un seul glyphe, si bien qu'il vient une autre lettre du texte source, T, avant la lettre du code suivante, G, correcte.
Ainsi les erreurs bornent les seuls mots de 6 lettres du texte actualisant une rare possibilité, avec une curieuse circonstance, le second mot de 6 lettres n'en est plus un de par l'intervention du copiste... Le premier cas, donnant deux lettres sur une rangée du premier carré (ici XR après les prétendus décodages Vigenère, alors qu'on devrait avoir HT), peut désigner cette rangée 6, et l'autre lettre, isolée (P au lieu de S), indiquerait alors l'autre coordonnée, la colonne 6, et donc une seule case, la 6,6 point de départ du cavalier.
Cette équerre s'inscrit dans un rectangle de 6x5 cases, comme l'équerre dessinée par les chapitres spéciaux de VME, correspondant aux cases 6,6-0,1-6,1 (ci-contre dans une version simplifiée au seul parcours du cavalier) . Dans le Parchemin nous avons, toujours dans l'ordre de la polygraphie, les cases 6,6-6,3-1,6-(6,2).
Si Perec usait du qualificatif "miraculeux", que dire ici où, à partir d'un texte découpé en tranches de 6 lettres, deux mots de 6 lettres permettent presque naturellement de pointer la case 6,6 ? Presque, puisque la manipulation sur VENIIT en fait en cours de route un mot de 5 lettres, alors qu'une 4e lettre fausse aurait interdit cette désignation.
Il semble impossible de favoriser une hypothèse, tant le hasard semble avoir aidé les concepteurs. Comme j'avais avancé dans le dernier billet que la Chevalerie de Sion avait pu suggérer le parcours du cavalier, et comme nous sommes en présence d'amateurs de calembours, je serais tenté par celui-ci :
VI (6) génère Vigenère.
Ni Plantard ni Cherisey ne semblent avoir fait de commentaires poussés sur le Six, pourtant présent par le Sceau de Salomon couvrant l'Hexagone en couverture de Circuit. Des choses fort curieuses apparaissent par ailleurs dans diverses spéculations de Plantard, qui notamment attribue la polygraphie du cavalier à Vigenère. Selon Chaumeil dans Le Testament du Prieuré de Sion, Plantard aurait donné le 6 juin 1964 une conférence à RLC sur la Polygraphie du Cavalier, en utilisant une variante immédiate du parcours fermé d'Euler. Si c'est invérifiable, on remarque la date, 6/6 comme la case 6,6, et l'année 64 comme le nombre de cases.
Plus assuré est un article en 1989 traitant du symbolisme des échecs dans Vaincre, publication du Prieuré de Sion, attribué à un certain Frère Norberto. Son discours fumeux ressemble à s'y méprendre à du Plantard, et à ce pseudo correspond un saint fêté le 6 juin, encore le 6/6...
Le diable soutenant le bénitier à l'entrée de l'église de Rennes-le-Château - © Johan Netchacovitch L'article est disponible ici, grâce à Mariano Tomatis. Il s'achève sur l'analyse de l'inscription au-dessus du bénitier de l'église de RLC, portée par un diable :
PAR CE SIGNE TU LE VAINCRAS
La formule commence et s'achève sur les lettres PS, et le LE inhabituel porte ses lettres à 22, nombre des arcanes du tarot (dixit Norberto). Le pavage en échiquier de l'église symboliserait le chemin spirituel de l'Initié du Prieuré de Sion, qui doit le parcourir en 3 groupes de 21 sauts du cavalier, de 1 à 22, de 22 à 43, de 43 à 64. Il peut ensuite revenir au 1, mais avec le choix entre les équerres passant par le 14, la Tempérance et le E de LE, ou le 15, le Diable et le V de VAINCRAS...
De ce fatras il peut venir que la case 6,6 selon la notation moderne de l'échiquier est aussi la 22e lettre du code, et que le Diable est concerné au premier chef.

Perec a déclaré dans l'entretien Ce qui stimule ma racontouze que l'écart du chapitre 66 avait quelque chose à voir avec le Diable, qui devait apparaître dans ce chapitre. Selon lui toujours, il serait bien connu que 6 est le nombre du Diable.
Les perecologues accueillent ces propos avec scepticisme : aucune contrainte du Cahier des Charges ne concerne le Diable. De fait il est question au chapitre 65 d'une femme qui sait faire apparaître le Diable à ceux qui peuvent y mettre le prix; c'est son amant qui joue le rôle, lequel recevra au pénitencier le matricule 1 758 064 176
qui est aussi le nombre des Diables de l'Enfer, puisqu'il y a 6 légions démoniaques comprenant chacune 66 cohortes comprenant chacune 666 compagnies comprenant chacune 6666 Diables.

Bien avant de m'intéresser au Grand Parchemin, j'avais développé diverses remarques sur VME, notamment sur mon site. J'avais ainsi vu Perec en père C, avec une allusion aux 6 protons et 6 neutrons de l'élément C (carbone), et une autre à Persée, sans avoir alors songé au cheval Pégase, modèle de l'adepte de Sion selon Norberto :
L'Initié de l'ORDRE doit faire le saut du Cavalier, comme Persée sur le cheval Pégase. Pégase étant né du corps mutilé de la Méduse à laquelle Persée a tranché la tête, ce dernier arrive en Ethiopie, origine de l'échiquier, où il délivre Andromède.

J'avais encore été frappé par certains thèmes récurrents dans VME, ne semblant pas relever des contraintes avouées, celui très net déjà évoqué du cheval, mais aussi par deux autres thèmes plus rares, et deux seulement, le Diable et la décapitation. Je crois ne l'avoir mentionné que sur la liste Perec, pour susciter d'éventuels rebonds, sans succès. Il se trouve que l'un des cas "Diable" concerne le chapitre 74, de coordonnées 0,6, celui qui complèterait le rectangle formé par le chapitre manquant et les premier et dernier chapitres. Une de ses curiosités est qu'il ne semble pas résoudre une contrainte que Perec s'est particulièrement attaché à respecter, la mention des coordonnées du lieu, sous la forme 6 ou 06.
Je me suis demandé s'il ne fallait pas la trouver dans les 6 phrases du chapitre, présentant une particularité : les 5 premières phrases sont plutôt normales, quoique sensiblement plus développées qu'un SMS, mais la 6e phrase est hors normes, s'étendant sur trois pages et 6 alinéas, à coup sûr la plus longue de VME, sinon de la littérature respectueuse d'un certain classicisme.
Dans ce chapitre 74 le narrateur Valène imagine des royaumes entiers sous l'immeuble du 11 rue Simon-Crubellier, descendant de plus en plus bas jusqu'au 6e alinéa de la 6e phrase qui semble bien décrire les Enfers :
et, tout en bas, un monde de cavernes aux parois couvertes de suie, un monde de cloaques et de bourbiers, un monde de larves et de bêtes, avec des êtres sans yeux traînant des carcasses d'animaux, et des monstres démoniaques à corps d'oiseau, de porc ou de poisson, (...)

Il est frappant que les trois chapitres existants formant les coins du rectangle (0,1)-(6,6) concernent les 3 protagonistes essentiels de l'histoire centrale de VME, Winckler, Valène et Bartlebooth.

J'espère développer bientôt sur mon site ce rapprochement entre les polygraphies VME et RLC, et je vais tenter de revenir à plus simple.
Enfin simple si on veut, car Perec a ajouté une couche de complexité à VME avec Un cabinet d'amateur, court roman où il a imaginé une histoire de faux tableaux, chacun issu d'un chapitre de VME. Il est probable que bien des subtilités concoctées par Perec seraient restées ignorées, sans la publication de ses travaux préparatoires.
Ainsi le tableau correspondant au chapitre 65 représente-t-il le Diable, et Perec a noté dans ses brouillons "Chapitre manquant", ce qui semble confirmer qu'il y avait bien pour lui une relation entre ce chapitre non écrit et le Diable. Bien que VME possède un chapitre 66, correspondant à la 67e position du cavalier, c'est dans le chapitre 65 que Perec a placé des allusions au chapitre omis, ce qui pourrait indiquer que ce n'était pas le nombre 66 en lui-même qui avait convoqué le Diable.

L'un des tableaux les plus riches en allusions est Les Ensorcelés du lac Ontario, correspondant au chapitre 3 décrivant la secte des Trois Hommes Libres, rappelant quelque peu le Prieuré de Sion. La secte d'origine japonaise est devenue ici américaine, fondée en mai 1891 par un employé de la Western Union, un tueur de boeufs et un agent d'assurances maritimes. Pourchassés, les sectaires préfèrèrent se jeter dans le lac que se rendre, dans la nuit du 13 au 14 novembre 1891.
C'est une curiosité de trouver l'année 1891, à partir de laquelle aurait débuté l'affaire RLC, avec le pilier Mission 1891 érigé quelques années plus tard par l'abbé Saunière. La date apparaît à une autre occasion dans Un cabinet d'amateur, à propos d'un tableau perdu de Poussin qui aurait été retrouvé cette année-là (dans la remise d'un loueur de fiacres berlinois !), or, selon la belle histoire du Trésor maudit, le Et in Arcadia ego de Poussin aurait été un indice essentiel pour Saunière.
On sait que Saunière a vandalisé un "pilier wisigoth" pour honorer cette date, le pilier original étant aujourd'hui conservé au musée de RLC, rétabli dans son orientation première si bien que l'inscription de Saunière est devenue 1681 NOISSIW... La date 1681 apparaît pour le tableau correspondant au chapitre 42, de coordonnées 6,7 correspondant à l'autre palier du 3e étage, à côté du 6,6 du chapitre 1. Le tableau mentionné juste avant est Les cavaliers arabes, de Delacroix, correspondant au chapitre 2, au premier mouvement du cavalier donc... Selon la belle histoire RLC, la croix du message "Par la croix et ce cheval de Dieu" désignerait Delacroix, et son Héliodore chassé du temple à St-Sulpice (cité par Plantard et Cherisey).
Quel est le tableau correspondant au chapitre 1 ? Une Visitation, attribuée à Andrea Solario, et les notes personnelles de Perec montrent qu'il a joué avec la "visite" par une agente immobilière de l'appartement du défunt Gaspard Winckler (grâce à la clé portée par un domino double-six). Ce jeu pourrait être gratuit et sans rapport avec ses intentions en écrivant VME, mais la visite de l'agente se passe comme tous les chapitres de VME le soir du 23 juin 1975, alors que la nuit de la Saint-Jean va bientôt tomber : la Visitation, c'est la visite de la Vierge Marie (appelée Fille de Sion) à Elizabeth, enceinte de Jean-Baptiste.
Ainsi les 3 premiers chapitres de VME sont transformés en une "Visite à Sion" (6,6) menant, via des Cavaliers de Delacroix (7,8), aux 78 Ensorcelés du Lac Ontario (6,0), ressemblant fort aux Initiés de Sion... Le cavalier arabe, présent dans le chapitre de VME par un emprunt à Borges, pourrait faire allusion à l'écriture arabe, inversée par rapport à la nôtre : Perec restitue probablement dans VME le rebours d'un parcours du cavalier conçu à partir du chapitre final, de même que Plantard-Norberto a inversé le parcours original d'Euler.
Les Ensorcelés du lac Ontario est un titre emprunté à Roussel (Impressions d'Afrique), bien que les contraintes liées à Roussel ne concernent pas le chapitre 3. Curieusement le sujet du tableau établit un lien inédit avec le chapitre 87, où abondent des allusions hors programme à Roussel, notamment un tableau de L.N. Montalescot, tiré des personnages Louise et Norbert Montalescot d'Impressions d'Afrique. Il y a donc un Norbert (fêté le 6/6) caché dans cette première pièce de l'appartement de Bartlebooth (6,7), contiguë au palier (6,6) où débute VME.

Je ne me sens guère à l'aise pour explorer plus avant Un cabinet d'amateur, étant quasi ignare en matière de peinture. Je vais cependant dire quelques mots du tableau correspondant au chapitre 89, point de départ du dernier billet avec sa Célestine Durand-Taillefer à Liège. En commençant ce billet, j'avais l'intention d'y insister sur la date de la mort de Cherisey, le 17 juillet 1985, remarquable pour ce fanatique du méridien zéro, car son ami Plantard assimilait l'axe 17 janvier-17 juillet dans le cercle de l'année à ce méridien.
Je choisis souvent les dates de publication de mes billets, ainsi que leurs heures, en fonction de leur contenu. Le 17 revenant doublement dans la vie d'Alexis, le saint du 17 juillet, j'ai commencé mon message le 17/6, ce que j'ai voulu surdéterminer par l'heure, 17:06, mais j'avais oublié que je postais sur Blogruz, basé sur le méridien de la Californie, avec 9 heures de décalage, si bien que l'heure indiquée à la fin du billet est 08:06.
L'écriture du billet m'a mené à tant de développements que j'ai omis cette mention, et voici qu'après avoir fini le billet j'ai songé au Cabinet d'amateur, et découvert que Perec avait retenu un infime détail de ce chapitre pour imaginer le tableau L'arrivée de Charles Wilkes à San Francisco le 17 juin 1842. Un 17 juin ! et en Californie !
Les nouvelles perspectives offertes étaient si riches que je me suis senti obligé d'en rendre compte ici, au matin du 24 juin. Songeant à une date propice pour un nouveau billet, j'ai regretté que le 23 juin soit passé, la date de VME, et puis je me suis avisé qu'avec le décalage horaire il était bien possible que la Californie fût toujours au 23/06, et j'ai aussitôt débuté un billet, sans prendre garde à l'heure.
Je me suis aperçu ensuite que l'heure enregistrée était 23:06, qui sera donc l'adresse de publication de ce message du 23/06.

Deux remarques d'une extrême pertinence de dp sur le dernier billet :
1 - Dans Durand-Taillefer, Durand peut faire allusion à Durandal, la plus fameuse des épées françaises. Taillefer peut se découper en fer, autre nom de l'épée (croiser le fer), et en taille, le côté tranchant de l'épée (frappes d'estoc et de taille).
L'épée est un mot clé de l'affaire RLC, avec le code MORTEPEE, et symbolisait pour Cherisey le méridien 0 dans Circuit, dont le chapitre 13, intitulé La MORT (d'après l'arcane 13 du tarot), invite à une promenade le long de la Rose Ligne.
Durandal est actuellement fichée dans le mur d'une église de Rocamadour, soit à une quinzaine de kms de Taillefer-Carennac, le fief du dernier survivant du Prieuré de Sion, Chaumeil, confident de Cherisey.

2 - A propos du fondeur Rondeau de Carennac, précisément, dp remarque que ses dates (1493-1543) sont fort proches de celles de Paracelse, 1493-1541, par ailleurs données dans l'index de VME. Je rappelle que Perec a signé Gargas Parac son What a man !, ainsi Parac-else pourrait être considéré comme un autre (else) Perec, alors que ce passage de VME est analysé par Bertelli comme un obituaire aux Perec disparus.
D'autres faux personnages de VME reçoivent dans l'index des dates évoquant leur source, ainsi LN Montalescot a les mêmes dates que Roussel, 1877-1933.

Le titre de ce billet, le pommadé dévoilé, est une anagramme de La Vie mode d'emploi. Ce "pommadé" pourrait être le Christ, en pensant à l'allemand Salbe, "pommade", Gesalbte, "Christ". Si le Diable se cache entre les pages de VME, pourquoi pas Dieu aussi ? Je me souviens d'une exégèse perecquienne allant dans ce sens.
J'y vois aussi un parallèle avec les mystérieuses pommes bleues du Parchemin. En utilisant la catégorisation particulière de VME, il y a moyen d'affiner le parallèle (je suis daltonien) :
La Vie mode d'emploi - Romans =
A midi, pomme de vallon rose


Note du 15 septembre 10 : mon amie plasticienne Marylin m'a signalé que mon anagramme Le pommadé dévoilé était fausse, un "i" y est devenu un "e" (mais l'anagramme ci-dessus est juste).
C'est finalement plutôt amusant, en pensant aux erreurs du Parchemin.
Marylin m'a fait l'honneur de variations sur ce thème, visible sur son site (qui nécessite Firefox), dont celle-ci :

jeudi 17 juin 2010

LA VIE est un ROMAN

Pour Béatrice, qui a 14 jours d'avance...

J'ai lu récemment Pierre et Papier, le document où Philippe de Cherisey revendique la fabrication des deux parchemins qui ont pour une bonne part fondé le mythe de Rennes-le-Château (RLC), ainsi le plus complexe des deux, le Grand Parchemin (GP), figurait en couverture du livre signé Gérard de Sède qui a initié l'affaire, Le trésor maudit (dans l'édition poche de 1968).
Je n'ai vu rien de réellement neuf dans ce document, dont je connaissais l'essentiel discuté sur des forums spécialisés, sinon l'adresse de Cherisey dans les années 70 où il a écrit le texte : 10 rue des Célestines, à Liège. Ci-contre manuscrite sur une lettre de la fin des années 60.
Ceci m'a été aussitôt évocateur. Un de mes livres favoris est La Vie mode d'emploi (VME, 1978), dont chaque chapitre peut constituer un petit roman, comme l'indique la catégorisation particulière de l'oeuvre ; le chapitre 89 est essentiellement consacré au contenu d'un livre, La Vie des Soeurs Trévins, édité chez l'auteur, Célestine Durand-Taillefer, rue du Hennin, à Liège. Après avoir présenté quelques extraordinaires exploits de ces quinquamelles, nièces de Mme Trévins, un personnage secondaire de l'immeuble du 11 rue Simon-Crubellier, Perec les renvoie au néant dont il les a tirées, au second degré puisque nous sommes de toute manière dans la fiction : Célestine Durand-Taillefer n'existe pas, pas plus qu'il n'y a de rue du Hennin à Liège, et c'est Mme Trévins qui a écrit le destin de ces nièces imaginaires, qu'elle a proposé sans succès à divers éditeurs, pour finalement se résigner à s'en faire imprimer un exemplaire unique, qu'elle se dédia.
S'il n'y a pas de rue du Hennin à Liège, il y a une rue de la Casquette, qui croise la rue des Célestines où habitait Cherisey, dans le quartier animé du Carré, dans le centre touristique. C'est dans la rue du Pot-d'or à l'autre extrémité de la rue des Célestines que Simenon a imaginé son cabaret du Gai-Moulin.
Perec pouvait connaître cette rue des Célestines sans savoir que Cherisey, pataphysicien comme lui, y habitait, mais il y a d'autres résonances entre ces deux supercheries que les noms Célestine et Liège.

Cherisey a donné dès 1971 le décodage du Grand Parchemin dans une brochure extrêmement confidentielle, Circuit, dont un unique exemplaire a été déposé dans une bibliothèque publique (à Versailles). Sa couverture montre un glaive traversant la France selon le méridien zéro, passant non loin de RLC. S'il n'en est pas question dans Le trésor maudit, la manipulation du "Prieuré de Sion" avait été habilement ourdie, laissant aux lecteurs de Gérard de Sède le soin de découvrir les pistes préparées par les faussaires, dans de faux documents déposés à la Bibliothèque Nationale.
Si Cherisey a pris une bonne part dans l'élaboration de ces documents, Circuit est d'un autre type, trop farfelu pour être pris au sérieux. S'il est fort ardu de démêler les parts respectives du trio Plantard-Cherisey-Sède dans la fabrication du mythe du Prieuré de Sion, du moins semble-t-il assuré que Cherisey seul n'aurait pas été loin, incapable d'écrire un paragraphe sans un calembour énorme. Ainsi son historique du méridien zéro, chapitre 13 de Circuit (ici en anglais), est-elle truffée d'inventions tournant en dérision la Rose Ligne chère au Prieuré, imaginant par exemple le nom de Sainte Roseline associé à un miracle survenu dans les gorges de Belcatel (sur le méridien 0) : deux hommes auraient été près de s'y noyer, mais une rose rouge apparut à Jeanne de Villeneuve, puis une longue corde qui permit de sauver les deux hommes; c'est en souvenir de ce miracle qu'elle entra au couvent sous le nom de Roseline...
C'est évidemment une complète invention, et il se trouve qu'une des soeurs Trévins doublement imaginaire se prénomme Roseline :
Roseline fut la première femme à faire le tour du monde en solitaire à bord de son yacht de onze mètres, le C'est si beau.
Lorsqu'un "exégète castelrennais" découvre une Roseline ou Rosalie dans un livre supposé avoir peu ou prou un rapport avec "l'affaire", il y voit volontiers la confirmation de ses hypothèses, quel que soit un contexte souvent bien moins évocateur que le cas présent.
Cette Roseline a fait le tour du monde, quasi-définition du méridien, et elle a été la première à le faire, définition du méridien d'origine... Au cas où ce ne serait pas un hasard, car cette possibilité n'est jamais à négliger, il est important de savoir que la dénomination de Rose Ligne pour le méridien de Paris semble l'exclusivité du Prieuré de Sion, pour le relier à la lignée du sang, christo-mérovingienne, et au 17 janvier, Ste-Roseline comme St-Sulpice, date clé de l'affaire, figurant dans l'épitaphe de Marie de Nègre point de départ du codage du Grand Parchemin.
Avant 1982, où l'affaire RLC a acquis un statut international avec la parution de L'énigme sacrée, suivie de multiples autres publications à grand tirage (dont Da Vinci Code vendu à près de 100 millions d'exemplaires de par le monde), le dossier est resté entre les mains d'un nombre limité de chercheurs dont les découvertes sont demeurées plutôt confidentielles, le plus souvent éditées à compte d'auteur.
Si je ne suis pas assez passionné par l'affaire pour connaître le détail de ces parutions, je ne pense pas qu'un document facilement accessible ait mentionné la Rose Ligne avant 78, aussi me semble-t-il hautement improbable que Perec ait associé intentionnellement une Roseline à un "tour du monde" sans une connaissance privilégiée du dossier.

Le nom Taillefer de Célestine biographe des soeurs Trévins est encore extraordinaire, mais résultant d'une presque obligatoire coïncidence (presque car une autre possibilité n'est jamais à négliger). Il se trouve que Taillefer est un pseudonyme de Jean-Luc Chaumeil, qui fut un temps secrétaire du Prieuré de Sion, et qui exploite depuis le filon RLC en publiant divers documents, dont Pierre et Papier dans Le Testament du Prieuré de Sion (2006). Voir sur ce forum son message (le 3e en partant du bas) signé Taillefer (parmi de nombreux autres).
C'est d'ailleurs Chaumeil qui à ma connaissance a publié le premier un ouvrage grand public associant la méridienne à RLC, Le trésor du triangle d'or (1979).
Si Chaumeil aurait pu avoir utilisé le pseudo Taillefer dès les années 70, car c'est le nom d'un château près duquel il a grandi (voir cette photo légendée Taillefer à Taillefer), Perec donne dans Le cahier des charges de VME la raison (ou du moins une raison) du choix de ce nom.
On sait que chaque chapitre de VME implique quelque 40 contraintes, ainsi ce chapitre 89 devait contenir une allusion à la musique sérielle. Perec a probablement pensé ici à Germaine Tailleferre, compositrice ayant expérimenté la technique sérielle. Il est amusant que le prénom Germaine ici occulté corresponde à une sainte également associée au 17 janvier, dont la vie (et la mort...) présente des points communs avec Ste Roseline.
Le Cahier des charges montre encore que Perec a songé un temps à résoudre la contrainte sur le peintre HOLBEIN par un genre d'acrostiche sur le nom des soeurs Trévins :
H
OLivia
BEr
INgrid
Il y aurait donc eu un nom de peintre à décoder, or le décodage du Grand Parchemin fait apparaître les noms des peintres POUSSIN et TENIERS.
Les 5 prénoms finalement retenus semblent amener ROMAN :
Roseline
Odile
Marie-Thérèse
Adélaïde
Noëlle
Ceci mettrait Roseline au premier plan...

Cet acrostiche peut rappeler une découverte des chercheurs RLC, qui se sont avisés que les statues et la chaire (dominée par Saint Luc) dans la nef de l'église de RLC, Ste-Marie-Madeleine, pouvaient former un M marial ou magdalénien encadrant Marie-Madeleine selon un acrostiche GRAAL:
A noter que le GRAAL est un ROMAN, parmi les premiers de ce genre conçu au 12e siècle. Les acrostiches débuteraient sur les saintes voisines Germaine et Roseline. Je ne connais pas assez bien le dossier pour savoir quand a été vue cette possibilité.

Il faut savoir encore que la ville de Liège a dans ce chapitre une raison d'apparaître, pour répondre à la contrainte "murs en liège", bien que Perec ait noté "cork" sur la ligne correspondante ("liège" en anglais, et Odile Trévins épouse le richissime Faber McCork); Perec omettait souvent de préciser comment il avait résolu ses contraintes, il doublait fréquemment leur résolution, et ne se privait pas non plus de tricher puisque les occurrences de Liège ou Cork ici n'ont rien à voir avec des murs.
La rue du Hennin à Liège doit son nom à la contrainte "Moyen Age". Si Perec a profité de la contrainte "murs en liège" pour mentionner Liège, il lui suffisait de médiévaliser la rue de la Casquette en Hennin pour mieux cibler la rue des Célestines. "Célestine" ne semble amené par aucune contrainte.
Il n'est pas certain que Perec ait employé le nom Taillefer pour satisfaire à la contrainte "musique sérielle", résolue plus loin par une liste de 12 cabarets où se sont produites les soeurs Trévins, avec en 11e position le Twelve Tones (les 12 tons de la "série") de Newport. Cette surdétermination de 12 peut attirer l'attention des spécialistes du GP (Grand Parchemin) :
- Il est basé sur une rare recension des 11 premiers versets du chapitre 12 de Jean.
- Ces 11 versets sont suivis d'une formule en 12 mots empruntée à l'église de RLC.
- Au sein des 11 versets de Jean 12 sont introduites les 128 lettres codées, en deux séries de 64 lettres séparées par une formule en clair, AD GENESARETH en 12 lettres.

Le récit des vies des soeurs Trévins s'achève sur les mots deux dadas :
(...) Adélaïde, richissime, se consacre au piano et aux handicapés physiques, ses deux dadas.
Ces deux dadas peuvent aussi faire réagir un spécialiste du Grand Parchemin puisque la dernière étape du décodage des deux séries de 64 lettres consiste à les placer sur deux échiquiers et à lire le message selon la "polygraphie du cavalier". Les romans écrits selon la polygraphie du cavalier sont assez rares pour qu'il soit assuré que VME en ait été le premier exemple.
Ci-dessous le premier échiquier de décodage du GP, avec point de départ en f6 selon la notation moderne (6e case de la 6e rangée en partant d'en bas), et le damier 10x10 structurant l'ordre des chapitres de VME; Perec a choisi de commencer son parcours dans la case 6,6 selon sa notation (6e case de la 6e rangée en partant du haut, et l'autre échiquier permettant de décoder le GP est symétrique au premier, avec un point de départ sur la 6e case de la 6e rangée en partant du haut).
Je me demande si les occurrences de chevaux ou cavaliers dans de multiples chapitres de VME, comme ces dadas, ne constitueraient pas une contrainte non signalée. Ainsi le prénom du personnage principal est Percival, et l'une des contraintes littéraires concerne le roman de chevalerie du Graal...
Peut-être faudrait-il renverser l'hypothèse en ce qui concerne la manipulation RLC. Ainsi parce que le Prieuré se voulait une nouvelle chevalerie (Chevalerie d'Institution & Règle Catholique & d'Union Indépendante Traditionaliste, C.I.R.C.U.I.T), la polygraphie du cavalier serait venue en souligner la noblesse... Cherisey avance dans Pierre et Papier une motivation purement égocentrique : parce que son prénom Philippe signifie "qui aime les chevaux" et son nom de scène Amédée "qui aime Dieu", le "Cheval de Dieu" figurant dans le décryptage serait sa signature...
De même la fin de l'énigmatique formule, "A midi pommes bleues", serait une signature d'Amédée. Si Perec ne connaissait pas personnellement Cherisey, du moins est-il assuré qu'il se souvenait en 1975 du comédien Amédée :
21 Je me souviens de
« Grégoire et Amédée
présentent
Grégoire et Amédée
dans
Grégoire et Amédée »
(et de Furax aussi, bien sûr).
Grégoire et Amédée (Dubillard et Cherisey) et Signé Furax (Francis Blanche) furent des fleurons de la radio à la fin des années 50. Cherisey a avancé que Francis Blanche (avec lequel il a joué dans La Jument verte par exemple) lui aurait soufflé l'idée de fabriquer les faux parchemins, allégation difficilement vérifiable.

Y a-t-il d'autres chapitres de VME pouvant évoquer RLC ? Au moins deux, ainsi le chapitre 3 décrit dans la case 6,10 de l'immeuble l'initiation de trois nouveaux adeptes de la secte des Trois Hommes Libres, dite aussi La Vague Blanche, secte créée par 3 hommes en 1960 dont chaque membre forme en 3 ans 3 nouveaux adeptes, ainsi la secte comptait en 1975 où se passe le roman 729 nouveaux membres occupés à former 2187 adeptes. Ces puissances de 3 évoquent la structure pyramidale du prétendu Prieuré de Sion, composé d'un grand chef, l'unique nautonier, puis de 3 sénéchaux, 9 connétables, 27 commandeurs, 81 chevaliers, 243 écuyers, 729 preux responsables de 729 commanderies, 2187 croisés et 6561 novices... Il est pour le moins curieux que cette structure soit révélée au grand public dans L'énigme sacrée en 1982, l'année suivant 1981 où 6561 novices des Trois Hommes Libres débutaient l'initiation de 19683 nouveaux élèves...
Ce chapitre 3 de VME s'achève sur une autre étrangeté : la description de ce qui se passe dans la 3e pièce du 3e droite est suivie de sa totale négation, ce qui semble avoir jusqu'à présent dérouté les exégètes,
Il n'y a personne au troisième droite.
Il n'y avait en fait pas grand monde non plus au Prieuré de Sion.

J'avais depuis longtemps repéré cette correspondance entre les Trois Hommes Libres et le Prieuré, sans estimer qu'elle méritait mieux qu'une éventuelle note en bas de page, mais voici que l'affaire "Célestine-Liège" pouvant évoquer Cherisey relance la question.
Un intérêt des multiples contraintes de VME est que leur brassage savant (par permutation selon la pseudo-dizine des rangées et colonnes du bicarré latin...) fait que deux chapitres quelconques ont obligatoirement plusieurs contraintes en commun, ce qui contribue à "faire prendre la sauce", selon l'expression de Perec, en tissant des liens entre les chapitres.
Copyright © 2010 Erika PalL'une des contraintes communes aux chapitres 3 et 89 est "Baucis", évoquée dans le chapitre 89 par le nom du yacht avec lequel Roseline a fait son tour du monde, le C'est si beau, renversement syllabique de Bau-Ci-Sse...
Au chapitre 3, l'un des apprentis Hommes Libres est supposé méditer pendant 6 heures sur la formule
Quelle est la menthe devenue tilleul ?
Il s'agit de penser aux amants Philémon et Baucis métamorphosés en un chêne et un tilleul, mais un adepte de la secte Plantard-Cherisey-Sède, initié par le second, ne peut ignorer que "tilleul" est un mot-clé dans Circuit, où Cherisey assure notamment que l'avenue Unter den Linden ("Sous les Tilleuls") serait l'équivalent germanique du Méridien de Paris.
Ceci pourrait apporter un nouvel éclairage au tour du monde de Roseline et du C'est si beau-Baucis-tilleul...

Il y a encore le chapitre 22, histoire d'une formidable escroquerie à la fin du 19e siècle, où un faussaire extorque $1,000,000 à un ancêtre de Percival Bartlebooth contre un prétendu Vase du Graal. Il avait volé ce vase, antique mais quelconque, au musée d'Utrecht le 4 août 1891, puis avait forgé une profusion de faux documents dont l'ensemble accréditait sans nul doute qu'il s'agissait de l'authentique vase ayant recueilli le sang du Christ...
Or l'année 1891 est au premier plan de la Belle Histoire de RLC, basée sur une note du journal de Bérenger Saunière au 21 septembre 1891 : découverte d'un tombeau.
De là à en déduire qu'il avait découvert les fameux parchemins dans le pilier wisigoth sculpté du maître-autel, que leur décodage l'a conduit à un tombeau fabuleux, qu'il en a remercié le ciel en dressant le pilier (à l'envers, et amputé de la partie évidée correspondant à la cache) à l'entrée de son église, agrémenté des inscriptions "Pénitence ! Pénitence !" et "Mission 1891", il n'y a que quelques pas franchis allègrement et repris si fréquemment qu'il s'agit pour beaucoup d'une certitude avérée.
Curieusement, ce pilier wisigoth a des points communs avec un pilier carolingien, conservé au musée de Narbonne, qui montre deux colombes portant la coupe du Graal à l'emplacement correspondant à Mission 1891...
Rappelons que le renversement de 1891 donne 1681, date pouvant correspondre au MDCOLXXXI donné dans l'épitaphe de la marquise de Blanchefort, et que NOIS, soit SION renversé, figure sur le Grand Parchemin, pour montrer l'habileté des manipulateurs dans l'exploitation de réels détails curieux (il est vrai parfois fort troublants, mais c'est la manipulation qui a souligné ces détails).

Je croyais en avoir fini avec les échos VME-RLC, or voici que la chère dp, à qui j'avais parlé du pseudo Taillefer de Chaumeil, à cause des ruines de Taillefer sur la commune de Carennac, me signale qu'elle a visité Carennac, et sa présence dans VME, chapitre 60 :
Qui saurait désormais que François Albergati Capacelli était un dramaturge italien né à Bologne en 1728, et que c'est au maître fondeur Rondeau (1493-1543) que l'on devait la porte de bronze de la chapelle obituaire de Carennac ?
Si Wikipédia connaît encore Capacelli, personne n'a trouvé trace du fondeur Rondeau, et le perecologue Bertelli voit dans ses dates et son bronze un autre 11-43 (voir mon précédent billet). Mieux, le cas est disséqué dans cette étude complète où Bertelli voit dans les mots de Perec une récriture d'un passage des 11000 verges d'Apollinaire, et dans Carennac les lettres de "crâne"...
Si VME est un livre abyssal, Copyright © 2002 Phil Marlinoù Perec a mêlé toute sa malice à sa formidable érudition, toutes les communes françaises de plus de 370 âmes n'y figurent certes pas, et je suis effaré d'y trouver Carennac, où habite toujours Chaumeil dans le manoir familial, ci-contre. Phil Marlin donne ici un compte-rendu de sa visite à ce survivant du Prieuré de Sion, qui anime aussi une galerie d'art, nomméeCopyright © 2002 Phil Marlin L'Atelier du Prieuré, car il y a aussi un prieuré à Carennac(-le-Château ?), et voici le peintre Taillefer en personne à l'oeuvre dans son atelier.

Je comptais mentionner quelques coïncidences annexes, mais ce sera pour une autre fois.

Les sites "sérieux" sur RLC sont rares, parce que l'affaire fascine essentiellement les amateurs de sensationnel, néanmoins cette étude (en anglais) du Grand Parchemin par le chercheur italien Mariano Tomatis me semble exemplaire.
Je rappelle que, pour démontrer que la seule étape problématique de la confection du Grand Parchemin, l'anagramme de l'épitaphe, n'était pas si difficultueuse, j'en ai composé aisément 3 anagrammes, exploitées dans cette nouvelle.
J'ai donné quelques références sur Cherisey dans mon avant-dernier billet.

J'ai déjà envisagé des échos entre RLC et des oeuvres de Perec, ici où je commentais la présence de Et in arcadia ego dans un palindrome de 1970, et où je notais la présence de la séquence RAZES dans le dernier vers d'Alphabets.
Enfin j'ai soulevé ici la question de l'intervention du pataphysicien et oulipien Caradec dans l'élaboration du canular RLC, étonné de ses allusions dans son roman posthume. La seule hypothèse raisonnable que je puisse tirer de tous ces échos est que certains oulipiens ou pataphysiciens ont été informés du canular, sous le sceau d'une confidentialité parfois transgressée par de secrètes allusions.