dimanche 16 décembre 2007

Erich Romer

Mon enquête sur le nombre d'or chez Rohmer m'a conduit à des découvertes sur ses liens avec Jean Parvulesco, ésotériste très à droite que je savais faire partie des connaissances de Rohmer, lequel lui a donné le rôle du philosophe Jean Walter dans L'arbre, le maire et la médiathèque (1993). Ceci ne me semblait pas suffisant pour condamner Rohmer, l'affaire Parvulesco ayant débuté en 1960, avec A bout de souffle, de Godard, où Patricia (Jean Seberg) se rend à Orly pour interviewer le célèbre écrivain Parvulesco, joué par Jean-Pierre Melville. C'aurait été un gag (à retardement) de donner à Parvulesco un rôle d'écrivain, ça va peut-être un peu plus loin quand on sait que des mots-clés de la pensée de Parvulesco sont "retournement" et "contre-retournement".

En fait la pensée de Parvulesco m'est rigoureusement étrangère, me semblant plus relever de la psychiatrie que de la politique, mais je ne prétends à aucune compétence dans ces deux domaines. Toujours est-il que Parvulesco parle de Rohmer dans sa Spirale prophétique (1986), en termes à peine voilés puisqu'il s'agirait d'un homme qui "poursuit, dans le siècle, une forte importante carrière de metteur en scène de cinéma, considéré comme un des plus grands si ce n'est, déjà, comme le plus grand du cinéma européen actuel." Sachant de plus que ce cinéaste a adapté Kleist, le choix est extrêmement restreint, surtout parmi les proches de Parvulesco.

Rohmer, puisque c'est de lui qu'il s'agit, serait connu de "certains milieux plus que fermés sous le nomen mysticum de Arnaud de Villeneuve (...)" Wikipédia m'apprend que ce nom est celui d'un médecin-alchimiste-astrologue du 13e siècle. Si Rohmer est convoqué ici, c'est qu'il témoignerait du "renouveau d'une perpétuation conspirative des belles procurations anciennes du Pur Amour", ce que Parvulesco prouve en se résignant à produire "une correspondance adressée, le 16 février 1984 et sur papier à l'en-tête des Frères de la Consolation, par le Délégué Général de cette très puissante instance polaire, Franz des Vallées, (...)" au cinéaste en question. Je n'ai rien trouvé sur Franz des Vallées, et les seuls Frères de la Consolation connus sont une société secrète dans un roman de Balzac.

Voici le début de cette prétendue lettre à Rohmer, dont le style ressemble fort à celui de Parvulesco. Si comme moi vous n'y comprenez goutte, n'espérez guère que la suite de la lettre apporte quelque éclaircissement.

Bien sûr ce qui est écrit dans cette Spirale prophétique n'engage en principe que son auteur, mais Rohmer est ici aisément identifiable et il est impensable qu'il n'ait pas été informé de cette "correspondance", s'il ne l'a pas directement reçue le 17 février 84. La présence de Parvulesco dans ses films ressemble à une approbation tacite de cette implication.
Mieux encore, la seule apparition créditée de Parvulesco, dans L'arbre, le maire..., pourrait être l'accusé de réception de la lettre susdite, destiné au cénacle capable de le comprendre. Le directeur du journal Après-demain y discute à la brasserie Lipp avec le personnage ci-contre qui n'apparaît que dans cette courte scène, Jean Walter, lequel s'adresse au directeur: "L'extraordinaire importance de l'action que vous menez, d'une manière quelque peu souterraine, et en même temps tout à fait visible, il faut savoir la déchiffrer, il faut savoir la pénétrer et l'interpréter selon le sens qui est, ou qui n'est peut-être même pas, celui de votre action."

A noter que la tournure "qui est, ou qui n'est même pas", rappelle le "que vous fassiez, ou que vous ne fassiez même pas" de la lettre de "Franz des Vallées" au (plus) grand cinéaste européen. Après un bref échange au sujet de Mitterrand qui, selon la dialectique de Walter/Parvulesco, serait un homme de droite, voire d'extrême-droite, le plan (dans la brasserie Lipp où Mitterrand avait sa table) s'achève, interrompant une phrase du directeur: "Je lis quelquefois votre lettre..." A charge pour le spectateur lambda d'aller supposer que ce philosophe a une lettre ouverte dans une quelconque revue, le cénacle précité ayant bien entendu une toute autre interprétation.

Parvulesco apparaît au moins dans un autre film, Les nuits de la pleine lune (1984), où il traverse l'écran au temps 21'06" (sur le DVD). Tiens, c'est l'année de la lettre, mais je ne suis capable d'identifier Parvulesco que depuis peu et ignore s'il n'a pas multiplié les apparitions subliminales dans d'autres Rohmer, ce que je n'ai guère envie de vérifier.

Par ailleurs, je n'ai de Parvulesco que sa Spirale prophétique, dont le titre m'a attiré en tant que pataphysicien, et j'ignore tout de ses autres oeuvres, où il pourrait y avoir aussi des allusions à Rohmer.

Après tout, si Rohmer et Parvulesco jouaient à échanger dans leurs oeuvres les gages réciproques de leur Pur Amour, ça pourrait ne guère tirer à conséquence, mais chez les petits camarades de Parvulesco l'amour est plutôt sélectif, et malheur à ceux qui ne répondent pas aux critères de pureté souhaités...

Il y a en effet d'autres sons de cloches. Ainsi le propre fils de Rohmer, René Monzat, a violemment dénoncé Parvulesco, notamment dans un article qui n'est plus disponible à ce jour sur la toile. Mais il est cité sur cette page, pour avoir signalé les liens entre Parvulesco et Alexandre Del Valle, personnage dont L'Etonnant parcours (titre d'un article de René Monzat dans Ras l'front) l'a fait passer par diverses franges de l'extrême-droite avant d'atterrir à l'UMP. S'il est impossible que "Franz des Vallées" ait concerné ce Del Valle qui n'avait alors que 17 ans, "Del Valle" est le pseudonyme de Marc d'Anna qui a peut-être été le chercher dans les "milieux plus que fermés" mentionnés par Parvulesco, où le mot "vallée" aurait une signification ésotérique que je ne cherche pas à deviner. A moins qu'il n'ait directement choisi ce pseudonyme à partir de La spirale prophétique. Toujours est-il que Parvulesco a encensé dans le n° 48 de Nouvelles Synergies Européennes « l’ouvrage fondamental d’Alexandre Del Valle » qui «confirme intégralement nos propres thèses » (octobre 2000). Je n'ai aucune envie de lire le blog de Del Valle pour y découvrir une indication sur le choix de son pseudo, l'écho avec Des Vallées pouvant, après tout, être fortuit.

J'ai jadis acheté Blocus solus, Série Noire de Bertrand Delcour (1996), y imaginant une parodie de Roussel. Ce n'était pas le cas, mais j'ai apprécié cette farce "hénaurme" mettant en scène des personnalités de l'intelligentsia hexagonale sous des noms aisément reconnaissables, tels Guy Bordeux, Jean-Luc Grodard, ..., et Julius Pamescu, "gros homme presque chauve, aux lunettes en cul de bouteille", auteur de divers titres dérivés des oeuvres réelles de Parvulesco.

Le chapitre où intervient ce Pamescu le montre diriger une messe noire, où il sodomise Christel, fiancée de son fils, la croupe garnie d'hosties consacrées... Il est important de préciser que cette scène n'a aucun fondement réel, Delcour avouant ne rien savoir de la vie privée de Parvulesco, mais il ne savait pas non plus qu'il avait officié dans un film nommé Les nuits de la pleine lune, ce que je trouve amusant, comme le fait que ce chapitre s'achève page 147, que voici, alors que j'ai donné plus haut la fin de la page 147 de La spirale prophétique où débute la lettre à Rohmer:


Je remarque le prénom Julius imaginé par Delcour pour Pamescu/Parvulesco, évoquant César comme l'Alexandre choisi par Del Valle évoque un autre grand conquérant. Julius, nom latin, a encore la particularité d'être toujours un prénom usuel, essentiellement en Allemagne, et je constate une certaine constance germanique dans les choix des pseudonymes des deux protagonistes de cette affaire: Eric Rohmer, Franz des Vallées, Jean Walter (Vallée-Walter ? mais il faut avoir recours à la distribution du film pour connaître le nom du personnage joué par Parvulesco). Avant de choisir le pseudo Eric Rohmer, Maurice Schérer avait utilisé le pseudo Gilbert Cordier, et son "nomen mysticum" serait Arnaud de Villeneuve... Je constate ceci sans antigermanisme primaire, sachant néanmoins que pour certains milieux d'extrême-droite le reproche essentiel fait à Hitler est d'avoir échoué à purifier la planète des diverses races sous-humaines qui l'encombrent.

Rohmer a confié que son pseudonyme était une anagramme, sans préciser de quoi. Si c'est une anagramme de Maurice Schérer, elle serait bien mauvaise. J'ai pensé à HERR MORICE, avant de m'apercevoir d'une curiosité: Rohmer est une transcription commune (avec Roemer) de l'allemand Römer, "Romain", conformément aux deux possibilités de transcrire l'Umlaut (tréma) allemand, tandis que Eric est la forme française du prénom germanique Erich, dérivé du mot Ehre, "honneur". Ainsi

ERIC ROHMER est l'anagramme exacte de ERICH RÖMER, sa forme allemande...

Je doute qu'il ait bénéficié d'un prestige aussi grand chez les gens de gauche s'il avait choisi de s'appeler Honneur Romain, mais c'est bien ce que son nom signifie, et de multiples détails sont troublants:

  • La lettre de Franz à Eric(h) s'achève sur les mots "honneur de Dieu" (sic pour le début de la phrase)
  • L'une des rares idées qui m'ait été intelligible à la lecture de Parvulesco est que le monde n'évite de sombrer dans le chaos que grâce à la célébration quotidienne de la messe catholique régulière, selon le rite romain.
  • La courte scène où apparaît Walter/Parvulesco/Vallées est encadrée par deux vues d'églises, Saint-Germain-des-Prés (Germain ! des-Vallées ?), et Saint-Juire, dans le village de l'arbre menacé par la médiathèque. C'est une forme locale de Georges, et une légende veut que ce saint pourfendeur de dragons ait aussi exercé sa sanglante activité à Saint-Juire.
  • L'interlocuteur de Walter, qui "lit quelquefois sa lettre", serait alors logiquement Rohmer lui-même, or ce directeur du mensuel Après-demain porte le nom de Régis Lebrun-Blondet, soit un "roi brun blond" fort suspect...
  • Le clocher octogonal de Saint-Juire rappelle celui de ND du Port, où Rohmer a filmé une messe réelle en 1968, ce que je présume être rare, sinon unique.

Ce dernier point ramène au nombre d'or, puisque d'aucuns l'ont vu dans cette basilique de Clermont-Ferrand, et qu'il m'a paru que les plans tournés par Rohmer à l'intérieur d'icelle respectaient la "divine proportion", puisque c'est aussi ainsi qu'on appelle Phi, et mes soupçons sur la véritable personnalité de Rohmer me font penser que c'est l'aspect "divin" qu'il privilégie, plutôt que l'aspect "organique" qu'y voyait Eisenstein.

J'ai fait part de mon inquiétude sur les élucubrations dorées de divers membres du clergé catholique, lesquelles ont contaminé notre enseignement laïque. La virulence des zélateurs de la Quine romane dépasse mon entendement, si bien que je peux tout imaginer. Peut-être Rohmer croit-il que la construction dorée de certains de ses films peut agir sur leurs spectateurs et les inciter à se convertir ou s'embrigader dans je ne sais quel mouvement.

Le hasard a voulu que, juste avant de découvrir la lettre à Rohmer dans La spirale de Parvulesco, je visse l'avant-dernier Rohmer de mon programme, Perceval le Gallois (1978), que j'ai en fait plutôt survolé que vu, sautant de ci de là tant j'ai trouvé ça ennuyeux. L'étrange scène finale montre une représentation de la Passion, dans un décor de choeur d'église qui m'a rappelé le plan doré du prêtre officiant à ND du Port. Jésus est ici crucifié sur une croix dorée, et les dimensions inhabituelles de cette croix m'ont amené à quelques vérifications.

Le rectangle tracé en jaune est le rectangle d'or parfait construit à partir des trois extrêmités visibles de la croix. On voit que la base ainsi construite correspond avec une grande précision aux pieds de Marie et de Marie-Madeleine encadrant le Christ. Les 4 divisions d'or tracées dans ce rectangle ne me semblent pas non plus indifférentes, avec notamment le pagne de Jésus occupant presque exactement le rectangle d'or central ainsi formé, et la tête de Marie-Madeleine tombant sur une intersection d'or (ce qui pourrait préfigurer les futures élucubrations autour de Marie-Madeleine et du nombre d'or dans les ouvrages du genre Da Vinci Code).

A titre indicatif, j'ai tracé en rouge les sections d'or de l'image entière, ce qui permet de constater que la section verticale droite n'est pas loin de coïncider avec la section correspondante du rectangle de la croix. La caméra n'est pas absolument fixe dans ce long plan, elle oscille légèrement latéralement, comme en témoigne l'image ci-dessous, la section rouge concernée demeurant entre les deux sections d'or de la croix.

Les bras tendus des deux Juifs au premier plan pourraient esquisser un pentagone, la figure emblématique des adorateurs du nombre d'or, mais je n'ai plus envie de discuter plus avant la question et j'y apporterai quelques dernières remarques annexes dans un bref commentaire à ce billet.

Je crois en effet avoir donné suffisamment d'éléments pour susciter les plus vives interrogations et inquiétudes sur Rohmer et ses oeuvres. Préciser plus avant est délicat attendu que Parvulesco est déjà un personnage obscur, aussi seul Rohmer serait-il à même de donner de nécessaires explications sur ses liens avec ce "gourou crypto-réac", selon les Inrocks. Sans cela, la suspicion me semble de mise, et je me permettrai une tournure à la Parvulesco pour souligner que la question ne porte peut-être pas sur ce qu'est le cinéma de Rohmer, mais plutôt sur ce qu'il n'est pas (le reflet fidèle de notre société multiculturelle, multiraciale, par exemple).

Mes études rohmeriennes m'ont amené à m'intéresser aux valeurs numériques des noms de ses personnages, sinon de celui de l'actrice Marie-Christine Barrault, sans d'ailleurs imaginer de réelles intentions à l'origine des coïncidences dorées que j'ai repérées. Dans mon dernier billet, je remarquais l'identité des valeurs 112 des noms Eric Rohmer et Jean Bétous, le chanoine qui a imaginé la Quine romane, et j'avais apprécié le hasard de tomber dans le même temps sur la croix doublement dorée de Perceval, le mot "croix" ayant pur valeur 69, section d'or de 112. Je commence à douter du hasard en constatant que l'anagramme immédiate Erich Römer conduit à deux noms de cinq lettres, deux pentagrammes, dont les valeurs 43-69 correspondent au partage doré idéal de 112.

Le sous-titre de L'arbre, le maire et la médiathèque est Les 7 hasards. Il y en a eu au moins un 8e, auquel je ne chercherai pas d'interprétation. Rohmer y fait dire au maire, en février 92, que le saule blanc objet du litige est à moitié mort et qu'il ne lui donne pas trois ans. Or ce saule a été déraciné par la tempête du 4 avril 1994, le jour même du 74e anniversaire de Rohmer.
Note ultérieure : Ou du moins de l'anniversaire qu'il se donnait, car son état civil accessible après sa mort a révélé qu'il n'était pas né le dimanche de Pâques à Nancy, mais 14 jours plus tôt à Tulle.
Encore ultérieurement, je me suis avisé que Eric Rohmer était l'anagramme de Römerreich, soit "Empire Romain" en allemand.

2 commentaires:

blogruz a dit…

J'ai donc vu 3 Rohmer de 1969, 1983 et 1987 répondre à un même schéma, une intrigue amoureuse développée entre les deux sections d'or du film, avec une presque parfaite exactitude.
J'ai commenté 3 autres Rohmer où il se passait des choses importantes aux deux sections d'or, avec un peu moins d'exactitude, Le Genou de Claire (1970), Le Rayon vert (1986), et Conte d'été (1996).
Il y en a encore 3 autres que je n'ai pas eu envie de commenter parce que je ne voyais rien à dire en dehors du constat immédiat de la double relation d'or, ce sont:
La Marquise d'O (1976) : le Comte fiancé à la Marquise est appelé ailleurs vers la petite section d'or, et revient vers la grande (O s'est arrondie entretemps).
Conte d'automne (1998) : Isabelle a décidé de tester le fiancé qu'elle a trouvé par petites annonces pour Magali; elle le rencontre vers la petite section d'or et ne lui révèle la vérité qu'après plusieurs rencontres, si bien que c'est vers la grande section d'or que Gerald rencontre enfin Magali.
L'Anglaise et le Duc (2001) : les deux climax du film tombent très exactement aux sections d'or, la perquisition de la chambre de Grace, alors que le marquis de Champcenetz est caché dans son lit, et l'annonce de la condamnation à mort du roi, trahi par le Duc.

victor a dit…

C'est vraiment étranges toutes ces remarques et rapport avec le nombres d'or... Je ne sais pas qui est ce pozucoli je n sais quoi mais ca a pas l'air d'etre un type saint... bon mon commentaire n'est pas intérésant mais cet article me fait assez peur a moi qui adore les films de rohmer...