mercredi 26 mai 2010

Un disparu au 4311

Le 11 février 08 je débutai le billet 11-43, initié par la diffusion sur TF1, à cheval sur les 10 et 11 février, de Paycheck, film de John Woo inspiré d'une nouvelle de PK Dick. On y voyait un taxi 01143 véhiculant Ben Affleck, qui interprète un ingénieur dont les souvenirs des trois dernières années ont été effacés.Mémoire, disparition, mots-clés de l'univers de Perec, dont l'oeuvre est soupçonnée d'être organisée autour de repères autobiographiques, comme 11/43, témoignant de la déportation de sa mère à Auschwitz le 11 février 1943.Ce n'est ainsi pas par hasard si, dans cette adaptation BD par William Henne de La disparition de Perek de Hervé Le Tellier, le code permettant d'ouvrir une mallette est 1143. Ce code était différent dans le roman, qui soit dit en passant n'est pas ce que je préfère de Le Tellier, et Henne m'a confirmé avoir opéré cette modification en référence aux écrits de Bernard Magné sur le "11/43".

Le cas de Capricorn One est quelque peu différent, car Perec a probablement vu ce film de Peter Hyams, sorti en France le 26 juillet 1978 (103e anniversaire de Jung pour un lien avec Quaternité), dont le thème avait tout pour le séduire.
L'Amérique se passionne pour la première expédition sur Mars, sans soupçonner qu'il s'agit d'une colossale supercherie, filmée dans un camp militaire secret. Un technicien de la NASA, Elliott Whitter, repère cependant des anomalies, et ne se contente pas des affirmations de ses supérieurs qui les attribuent à la console 36 défectueuse. Il en fait part à son ami le journaliste Caulfield, mais lorsque celui-ci vient à son domicile du 4311 Claridge il y a une autre occupante dans son appartement, qui y vit depuis des années et qui n'a jamais entendu parler d'un Whitter, un nom qui ressemble à white, "blanc", ce qui est immédiatement significatif pour les lecteurs de La Disparition, où le grand Disparu est l'E, dont la blancheur rimbaldienne est abondamment soulignée tout au long du roman.
La NASA ne connaît plus non plus Whitter, disparu pour tous.
L'occupante des lieux montre à Caulfield son courrier, adressé à Alva Leacock, 4311 Claridge ; alvo-alva signifie "blanc-blanche" en portugais.
Alva signifie encore "aube" dans divers dialectes (alba en espagnol où b et v se prononcent à l'identique). Les premières images du film montrent un lever de soleil sur la base de lancement, dont les couleurs peuvent éventuellement sembler curieuses, à juste titre car il s'agit d'un coucher de soleil vu à rebours, l'équivalent d'un palindrome cinématographique, ce qui est éminemment perecquien.

Rejeté de tous, viré de son emploi, traqué par les responsables du complot, Caulfield n'est plus soutenu que par son amie Judy Drinkwater, jouée par Karen BLACK. Il lui a demandé une liste des bases militaires proches de Houston. La plus proche est WHITE Bluff, un nom tout à fait significatif, "falaise blanche" mais aussi "bluff blanc" (aucune base réelle ne porte ce nom). Mais c'est dans la base désaffectée de Jackson que les comploteurs ont sequestré les astronautes et construit les décors de Mars.
Le nom de jeune fille de Karen Black était Karen Blanche Ziegler, elle a conservé ensuite comme nom d'actrice celui de son premier mari Charles Black.
Le rôle le plus célèbre de Karen Black est celui du dernier film d'Hitchcock, Complot de famille (1976), où elle jouait la méchante Fran opposée à la gentille Blanche (Blanche Tyler interprétée par Barbara Harris).

L'autre aide indispensable apportée à Caulfield est celle du truculent Albain, alias Telly Savalas, pilote d'un biplan pour traiter les champs, ce qui rappelle un autre Hitchcock (North by Northwest). Tiens, le taxi 01143 de Paycheck était de la compagnie Northwest, qui existe réellement à Vancouver où a été tourné le film.
Albin est un personnage essentiel de La Disparition, brigand albanais amoureux d'une star d'Hollywood, à l'origine de la malédiction, de la maldiction plutôt, frappant les personnages disparaissant les uns après les autres.

L'un des faux astronautes est OJ Simpson, qui a eu le destin qu'on connaît. Un détail dans l'affaire d'assassinat pour laquelle il a été blanchi au pénal et déclaré coupable au civil est une photographie falsifiée publiée en une de Time où sa peau avait été noircie.

Si l'équipe de Capricorn One ne pouvait en principe prévoir ce dernier détail, il y a probablement une part d'intentionnalité dans les jeux noir/blanc, en anglais black/white souvent rimé par les poètes avec wrong/right, "faux/juste".
Un autre jeu intentionnel apparaît dans les noms du technicien disparu, Elliott Whitter, et de son ami journaliste, Robert Caulfield, respectivement interprétés par Robert Walden et Elliott Gould. Le chiasme était d'autant plus sensible pour le public américain de 1978 que Robert Walden était alors connu pour son rôle de journaliste dans la série Lou Grant, débutée en 1977.
Note du 26/09/10 : Curieusement Brian de Palma tournera l'an suivant Pulsions, dont le personnage principal est le psy Robert Elliott (Michael Caine), atteint d'un dédoublement de personnalité.
Ce jeu sur Elliott, et Alva qui lui est substituée, a quelques échos pour un perecquien obsessionnel. Au chapitre 40 de La Vie mode d'emploi, il est question du naufrage du pétrolier Silver Glen of Alva au large de la Terre de Feu, ce qui semble lié au naufrage du Sylvandre dans W ou le souvenir d'enfance. Dans le même chapitre Harvey Elliott est un pseudonyme que l'historien Arnold Flexner utilise pour écrire des polars licencieux.
Ces noms sont liés, car Silver Glen et Alva sont des toponymes empruntés à Conversions de Harry Mathews, où un personnage se nomme Harvey Elliott. Conversions est l'un des dix textes fournissant des allusions dans 10 chapitres désignés par le système de contraintes imaginé par Perec, mais le chapitre 40 n'était pas désigné par ce dispositif...
Je me bornerai à remarquer qu'il existe un lien particulier entre le Sylvandre, originellement emprunté à un autre bateau naufragé dans Impressions d'Afrique (au chapitre 11 !), et Harry Mathews, autre amateur de Raymond Roussel qui a baptisé sa résidence du Vercors Le Sylvandre. Perec voulant évoquer un naufrage significatif pour lui aurait pu désirer adresser un clin d'oeil à son ami Harry, avec Sylvandre devenant Silver Glen of Alva. Peut-être a-t-il été conscient de la double connotation de blancheur (silver = "argent", alva = "blanche") propre à ce nom, mais Perec ne pouvait alors connaître Robert Walden alias Elliott Whitter, ce double W disparu du 4311 (Wald = "forêt" en allemand, sylva/silva en latin), le film étant sorti alors que La Vie mode d'emploi, paru en septembre 78, était au stade des ultimes corrections.

A propos de conversions, une curiosité est que le calibre .45 (pouces) des plus grosses armes de poing se convertit en 11,43 (millimètres).
Depuis 2002, 75,00 F sont devenus 11,43 euros, et au moins un livre de Perec est actuellement vendu à ce prix.
Alva est un mot plutôt rare, et le retrouver associé chez Perec à "Elliott" est donc une stupéfiante coïncidence, même si cette association n'a rien d'immédiat pour un lecteur lambda. Pour dissiper tout doute quant à l'apparition chez Perec d'un Elliott, nom plus commun, 4 des 5 pseudonymes de Flexner sont empruntés à Conversions, Rowlands, Jinemewicz, Loudon et Elliott.
Cette récurrence onomastique me rappelle une autre oeuvre parue en 1978 en France, L'Adversaire d'Ellery Queen, et j'étudiais ici les formidables échos de cette intrigue montrant un certain W éliminant sans motif apparent 4 cousins millionnaires, le dernier étant Percival, sur fond de puzzle et de jeu d'échecs, avec l'histoire principale de La Vie mode d'emploi, la vengeance de Winckler à l'encontre de Percival Bartlebooth, signée par un W final. Le premier des 4 cousins se nommait Robert.

Une dernière coïncidence relie les deux images qui m'ont interpellé en regardant Paycheck et Capricorn One, Ben Affleck alias Michael Jennings sortant du taxi 01143 et Elliott Gould alias Robert Caulfield s'arrêtant devant un immeuble 4311.
Caulfield doit probablement quelque chose au héros Holden Caulfield de L'Attrape-cœurs, le livre culte de JD Salinger (qu'il faudra peut-être que je lise un jour). Toujours est-il que Wikipédia m'apprend :
Dans les films de Kevin Smith, Méprise multiple et Jay & Bob contre-attaquent, deux personnages se prénomment Holden McNeil (Ben Affleck) et Banky Edwards (Jason Lee). Les noms sont des références à Holden Caulfield et Ed Banky, deux personnages de L'Attrape-cœurs.

1 commentaire:

tagskie a dit…

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