jeudi 14 juin 2007

ce soir j'aime la marine

J'ai avancé un peu péremptoirement dans mon premier billet que, bien que Eisenstein ait affirmé avoir monté son Cuirassé Potemkine selon le nombre d'or, ce n'était guère évident pour le spectateur.
Je me basais alors sur le fait que cette allégation est extrêmement peu citée, encore moins commentée, malgré l'abondance des publications favorables au nombre d'or: pourquoi omettait-on cette référence au film souvent classé comme le meilleur dans l'histoire du cinéma?

Bref on m'a prêté le DVD du Potemkine, et j'ai pu me livrer à quelques travaux pratiques, en toute objectivité car je n'ai pas lu ce que dit Eisenstein de son montage dans Le film, la forme, son sens. J'avais quelques informations divergentes sur la question: d'une part ce serait la durée du film entier qui serait concernée, avec anticlimax et climax aux deux sections d'or, d'autre part ce serait chaque séquence, avec pareillement anticlimax et climax.
Les facilités de lecture du DVD m'ont permis de vérifier rapidement les points essentiels.

- Rien d'évident en ce qui concerne la durée totale du film, 71' 01" au compteur du logiciel, dont la grande section d'or tomberait vers 43' 53". Ce n'est pas loin du début de la 4e partie, à 43' 29", mais on attendrait plus de précision d'un montage délibérément doré.

- J'ai ensuite étudié ce qui se passait aux sections d'or de chacune des 5 parties, soit 10 points en tout: un seul a retenu mon attention, et il s'agit d'un équilibre parfait, à la seconde près, dans la 4e partie, la plus connue, L'escalier d'Odessa.
L'écran d'intertitre annonçant cette 4e partie apparaît pendant 3 secondes, elle commence réellement à 43' 32", par des plans souvent longs, montrant la solidarité de la population d'Odessa avec les insurgés du Potemkine.
Tout baigne jusqu'à 47' 52" où un écran annonce "Et soudainement...", panique dans l'escalier, les soldats descendent en tirant dans la foule, les cosaques sabrent les fuyards au bas des marches... Ces atrocités s'étendent sur 6 minutes et demie, puis les canons du Potemkine ripostent en détruisant le quartier général de l'armée tsariste.
L'écran d'intertitre annonçant la 5e partie débute à 54' 51", c'est-à-dire qu'à une seconde près, on a
- 4' 20" ou 260" ou 13x20 de calme et de liesse;
- 7' ou 420" ou 21x20 de bruit et de fureur.
Cette subdivision évidente est d'ailleurs identique à celle du DVD qui a partagé la 4e partie en deux "chapitres".

13 et 21 sont des nombres consécutifs de la suite de Fibonacci, incontournable quand il est question du nombre d'or, donnant ses meilleures approximations fractionnaires. Ainsi 21/13 est une si bonne approximation que la section d'or entière de 420 est 260.

La précision de cette harmonie serait sans équivoque si on la retrouvait pour d'autres parties du film, ce qui ne me semble pas être le cas, mais d'une part il faudrait connaître les intentions exactes du réalisateur, d'autre part il se peut que le film dans son état actuel soit différent de ce qu'il avait conçu.

Ce qui est fort curieux, c'est que les nombres mêmes de cette harmonie, 13 x 20 et 21 x 20, soient on ne peut plus évocateurs pour qui connaît la structure de l'escalier d'Odessa, qui comptait 200 marches réparties en 10 volées de 20 marches chacune (on peut les compter sur la seconde volée de l'image ci-dessus, en cliquant pour l'agrandir).

L'escalier mesure 13 m de large à son sommet, et 21 à sa base, trompant ainsi la perspective décroissante du haut vers le bas, augmentant en revanche considérablement l'effet d'éloignement du bas vers le haut (on pourra le vérifier ici où figure également une vue de l'escalier aujourd'hui). Ce sont ces particularités exceptionnelles qui ont amené Eisenstein à imaginer cette scène qui n'a rien d'historique (il y a bien eu une répression, mais dans le centre ville).
Est-il possible que ce soit un hasard? Si ce n'en est pas un, comment se fait-il que cette superbe correspondance ne soit pas célèbre? Une séquence de 20x13 secondes qui s'achève sur les 20 premières marches de 13 mètres de large! La suite en 20x21 secondes qui décrit la terrible descente jusqu'aux 20 dernières marches de 21 mètres de large!
Une autre possibilité de signification du nombre 20 est que le film a été réalisé pour commémorer le 20e anniversaire de la mutinerie du Potemkine en 1905.
Je me dois d'ajouter que ma première mention publiée des allégations dorées d'Eisenstein a donné également lieu à une formidable coïncidence sur les nombres 13-21, voir ici.


Je n'étais pas au bout de mes surprises avec cet escalier. Explorant la toile, j'ai découvert cette page qui donne de précieux détails sur la structure du film, probablement glanés dans le n° 11 de L'Avant Scène Cinéma, que je n'ai pu consulter. J'y apprends que les 5 parties sont réparties en 7-5-3-6-4 séquences, soient 25 séquences réparties en 3-4-5-6-7, dans un désordre qui semble calculé.
Il n'est pas exclu que ces 5 parties et 25 séquences aient été des allusions à la mutinerie du Potemkine en (19)05 et à la réalisation du film en 25.
En tout cas l'un des effets de cette répartition est que les 3e et 4e parties, les seules où l'escalier apparaît, correspondent aux séquences 13 à 21.
Les nombres de plans sont également donnés, soit 248-390-158-233-317 pour les 5 parties. C'est encore la 4e partie, L'escalier d'Odessa, qui me fait réagir, car 233 est un nombre de la suite de Fibonacci (soit ...13-21-34-55-89-144-233...) Je m'interroge aussitôt sur ce qui pourrait se passer vers les plans 89 et 144, petite et grande sections d'or de 233, or le commentateur a choisi de détailler la scène la plus pathétique du film, celle de la mère à l'enfant blessé qui remonte l'escalier avec le corps de son fils dans les bras pour haranguer les soldats: la mère apparaîtrait au plan 86 de la 4e partie, et mourrait au plan 146, ce qui est fort proche des 89 et 144 idéaux.

De fait, le plan exprimant le mieux l'iniquité de la répression est celui où les soldats tirent sur la mère les implorant, et sur son fils peut-être déjà mort, or, si ce qui précède est exact, ce plan est bel et bien le 144e. En voici une image avec les smoking guns.
Par ailleurs c'est au plan 87 qu'est tirée la salve dont une balle frappe l'enfant au plan 88, ce qui rapproche encore ce premier volet du drame de l'autre section d'or.
Selon les plans du moins, puisque selon le temps linéaire la petite section d'or tombe exactement à la fin de la première séquence, avant le début de la répression. Cette première séquence comporte 57 plans, dont les derniers introduisent quelques-unes des futures victimes des soldats, acclamant le Potemkine du haut de l'escalier. Le plan montrant la mère et l'enfant saluant les révoltés est précisément le plan 55, encore un nombre de Fibonacci...

Je n'ai pas envie de m'épuiser plus longtemps à compter les plans ou secondes, ce qui serait tellement plus facile avec une documentation appropriée. Ces dernières investigations ont cependant suffisamment excité ma curiosité pour m'amener à découvrir cette page de Pascal Rousse où il est un peu question des idées d'Eisenstein sur le nombre d'or.

En ce qui concerne Potemkine, il ne semble être question que des 5 parties du film, et de leur répartition 2-3 et 3-2. Au début de la 3e partie la veillée dans le brouillard du corps du chef des mutins constitue l'anticlimax, tandis que le climax, à la fin de cette même 3e partie, est le hissage du drapeau rouge, alors coloré à la main sur les pellicules...

Cette page concerne surtout le rendu du cri par l'image, et cite longuement l'analyse par Eisenstein lui-même d'un tableau de Sourikov, Boyarina Morozova (1887), qu'on peut voir ici. Eisenstein y considère comme une évidence que le regard du spectateur se porte infailliblement aux sections d'or du tableau, et voit comme éminemment significatif que la section d'or gauche du tableau ne croise aucun élément pictural décisif, mais passe non loin de la bouche ouverte de la boyarina... Suivent des vues très intellectuelles sur l'art consistant à s'écarter sensiblement de la froide géométrie...
Je serais pour ma part étonné que le nombre d'or ait quelque chose à voir avec le tableau de Sourikov, mais là n'est pas la question. L'approche décalée d'Eisenstein rend parfaitement compte de ma difficulté à déceler les césures d'or dans son film, car j'attendais un minimum de précision de quelqu'un ayant affiché clairement ses intentions. Le découpage que j'ai envisagé dans Ma nuit chez Maud me semble autrement convaincant...
En revanche le découpage idéal de L'escalier d'Odessa ne s'accorde pas avec ces écarts préconisés. Serait-ce une revanche du nombre jaune fâché d'être traité avec tant de désinvolture?

Pascal Rousse étudie les points communs entre Eisenstein et le tableau de Munch, Le Cri (1893), d'ailleurs évoqué par Eisenstein comme précurseur; c'est la seule illustration de sa page.
C'est encore une curiosité car il est bien plus facile d'imaginer une construction d'or à ce tableau qu'à celui de Sourikov ou qu'au film d'Eisenstein. Le personnage s'y inscrit assez exactement entre les deux sections d'or latérales, et sa bouche, sans conteste le point clé de la composition, s'ouvre pile à la section d'or verticale, sectio oris ? (gag latin). L'autre section d'or verticale tombe sur l'échancrure de la rive, qui peut évoquer une bouche ouverte de profil...
C'est peut-être encore une coïncidence, puisque Munch a peint d'autres versions de ce tableau, avec des compositions différentes... Laquelle est "dernier cri"?

Note du 27/6: j'ai consulté hier l'étude critique Le cuirassé Potemkine de Barthélémy Amengual (1992), qui confirme en tous points ce que j'ai supposé plus haut, d'après les pages disponibles en ligne. En fait l'analyse filmique citée semble directement inspirée par ce livre, j'y ai retrouvé les mêmes mots et les mêmes images, notamment une image du plan 144 parmi les 233 de la 4e partie, l'instant "le plus pathétique" du film.

C'est page 37 de ce livre qu'il est question de la section d'or, dont Amengual ne semble pas un spécialiste. Néanmoins les citations d'Eisenstein lui-même montrent que c'est plutôt après coup qu'il a voulu rationaliser la structure de son film: "Rien n'a été prémédité, calculé, mesuré dans le détail lors du tournage et du montage du Potemkine." "Je ne monte pas le mètre à la main, mais au jugé." "Jamais je ne vérifie rien avec des chiffres."

Ceci contredit évidemment ce que j'énonçais au départ, le montage d'or délibéré du Potemkine, mais les contradictions viennent apparemment d'Eisenstein dont la position semble avoir considérablement varié selon ses écrits. Quoi qu'il en soit, la section d'or qu'il envisage n'a rien à voir avec la rigueur absolue de ce qui se passe effectivement dans L'escalier d'Odessa.

Note du 27/6: J'ai emprunté hier à la médiathèque de Digne le seul livre d'Eric Rohmer en rayon, Le goût de la beauté (1984), recueil d'articles parus dans Les Cahiers du cinéma. Il y est question d'Eisenstein dans un article de 1948 où le jeune Rohmer qui n'était encore que Maurice Scherer émet cette surprenante assertion: "Eisenstein est certainement, de tous les réalisateurs, celui qui possède le plus intensément le sens des proportions, au point que chacun de ses plans respecte, au millimètre, les lois du nombre d'or." Voici qui serait radicalement opposé aux propos d'Eisenstein s'opposant à la "froide géométrie"... De plus il n'est plus question de la totalité du Potemkine ou de ses séquences, mais de chaque plan de chaque film, pourquoi pas chaque image?

Je ne sais à partir de quoi Rohmer s'est basé, il me semble que cette assertion nous en apprend plus sur lui que sur Eisenstein, et que cette fascination pour une architecture parfaite peut rendre compte des équilibres que j'ai perçus chez lui, notamment dans Ma nuit chez Maud réalisé 20 ans plus tard.

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L'article de Wikipédia sur le nombre d'or est excellent, réfutant les prétendues expériences ayant jadis "prouvé" son harmonie privilégiée, lesquelles ont pu tromper les Eisenstein et autres.

On aura deviné que j'ai des idées quelque peu farfelues sur la question, elles sont la conséquence d'expériences personnelles dont on trouvera notamment quelques échos ici.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

ta rien d'autre a foutre dans ta vie ?.?.?.?.?.?

gros glandu

nemesis a dit…

c toi qu'a rien a foutre de ta vie pour lire un article aussi long et prendre le temps d'en insulter l'auteur !

Pour ma part je dirai juste merci pr cet article, qui appuit mes recherche sur le sujet.. ;)