dimanche 20 juillet 2008

Perec, presque fresque

J'ai pensé à mon amie Anna Sarfati en écrivant le billet sur la théologienne Ana qui notait le toponyme Sarfat, en étudiant la racine hébraïque seraph.
Et voici que peu après, Anna, qui habite Belleville, et dont c'est aujourd'hui l'anniversaire (yom tov, Anna), m'a envoyé des nouvelles d'un projet qui, après bien des tergiversations, est sur le point d'aboutir, la réalisation d'une fresque en hommage à Perec sur la façade de la médiathèque municipale Couronnes, dans le quartier où il a vécu ses premières années (ci-dessus le petit Georges âgé de 3 ans, à la maternelle de la rue des Couronnes).
Les images virtuelles présentées ici ne sont pas contractuelles, mais donnent une bonne idée du projet de Federica Nadalutti, qui a eu la gentillesse de me les communiquer.
Une fresque Perec... En hébreu le nom Perec s'écrit avec 3 consonnes, פרק translitérées PRQ, comme on le voit sur Hachayim horaot shimoush, l'édition israélienne de La vie mode d'emploi, or le mot "fresque" se dit en hébreu fresqo (exacte transcription de l'italien fresco), s'écrivant פרסקו, PRsQW, contenant dans l'ordre les 3 lettres PRQ de Perec.
Il reste les deux lettres sW, samekh-waw, qui ne correspondent pas à un mot hébreu, mais qui selon le système numéral traditionnel se lisent comme un nombre, s"W = 66, et ceci se révèle hautement significatif, selon au moins 3 lectures.

D'abord, la médiathèque Couronnes est sise au 66 rue des Couronnes, ainsi cette fresque a pour lecture immédiate Perec 66.

Le nom du grand-père de Perec était Peretz, "brèche" en hébreu. Ses trois enfants ont reçu les états civils Perec, Peretz, et enfin Perec pour le père de Georges, selon le contrôle successif de la ville où vivait la famille par la Russie, la Pologne, et à nouveau la Russie. La transcription phonétique pereq fait aussi sens en hébreu, "rapine" et "chemin qui bifurque" en hébreu biblique, puis "section", "chapitre", et c'est cette acception "chapitre" qui est privilégiée par l'hébreu moderne (la seule pour le substantif pereq selon mon dictionnaire).
Un nom propice pour un écrivain, mais plus particulièrement pour Perec, dont les contraintes d'écriture s'exercent souvent au niveau du chapitre, et le chapitre 66 est immédiatement évocateur pour les lecteurs intéressés par cet aspect de son écriture.
Pour les autres, il faut savoir que son oeuvre phare, La vie mode d'emploi, est basée sur une curiosité mathématique, le bicarré latin d'ordre 10. Au plus bref, Perec a eu l'idée de faire correspondre les 100 cases de ce carré à 100 pièces ou autres lieux d'un immeuble de 10 niveaux, et à 100 chapitres décrivant ce qui se passe dans l'immeuble au même instant. Chaque chapitre est régi par 42 contraintes issues du bicarré latin, auxquelles s'additionnent quelques autres contraintes, notamment celle du clinamen oulipien, ou erreur délibérée dans le système.
C'est ainsi que Perec n'a pas écrit l'un des 100 chapitres, et que celui qui a été écarté est le chapitre 66, ou du moins le chapitre correspondant à la 66e position du cavalier selon la polygraphie ayant déterminé l'ordre des chapitres, parce que les chapitres initialement prévus 67 à 100 ont vu leurs numéros rétrogradés d'une unité, si bien que l'absence de ce chapitre n'est pas aussi visible que l'était celle du chapitre 5 parmi les 26 chapitres de La disparition, où il y avait une page blanche entre les chapitres 4 et 6.
Un intense débat agite l'exégèse perecquienne autour des raisons qui ont motivé l'exclusion de ce chapitre 66, qui correspond au coin inférieur gauche du carré bilatin, et à une cave de l'immeuble. Il a été envisagé la publication d'un livre où 99 auteurs auraient écrit 99 chapitres 66, respectant les contraintes prévues par Perec pour ce chapitre.
Voir ici le פרק ס"ו, PRQ s"W, ou chapitre 66, du livre d'Isaïe. La transcription usuelle du qof étant k, on verra plutôt פרק transcrit perek, néanmoins j'ai trouvé cette page traduisant en finnois le pereq 66 d'Isaïe. Détail amusant, alors que la seule indication donnée par Perec pour l'exclusion de son chapitre 66 est que le 6 est connu pour être le chiffre du diable, comme ses dérivés 66 et 666, cette autre page voit un sens spécial à Yeshayahu Perek 66, Pasuk Vav, soit Isaïe 66,6 (seul livre biblique comptant 66 chapitres). Un seul livre biblique compte plus de chapitres, les 150 psaumes, ou tehilim, תהילים. Ils sont aussi accessibles en ligne, cette page donnant le psaume 66 titré chapitre 66, פרק סו, PRQ sW, sans le signe indiquant que s"W est un nombre, l'exacte anagramme de PRsQW, "fresque".

C'est enfin en (19)66 que Perec a rejoint l'Oulipo, au plus grand profit de tous puisque ce sont essentiellement les créations de Perec qui ont fait connaître l'Oulipo, et que ce sont les mathématiciens de l'Oulipo qui ont appris à Perec l'existence du carré bilatin exploité dans La vie mode d'emploi.
L'OUvroir de LIttérature POtentielle n'a pas été oublié par Federica Nadalutti, bien qu'il soit demandé un petit effort pour en reconstituer le nom à partir de 6 pièces de puzzle dont l'échelle et les couleurs varient.

Le nom complet Georges Perec s'écrit en hébreu ז'ורז' פרק, translitéré Z'WRZ' PRQ. La lettre G hébraïque, gimel, ne possède en hébreu que le son gué dur, aussi la langue moderne a eu recours à un artifice pour rendre le doux, vélaire : la lettre zayin suivie du signe qui ressemble à une apostrophe. Pourquoi zayin plutôt que gimel ? parce que la même combinaison avec gimel rend le j anglais de jeep par exemple (merci à Liza pour ces précisions).
Je n'ai que de modestes connaissances en hébreu biblique, si bien que j'ai d'abord pris le signe ' inconnu en hébreu biblique pour la lettre י, yod, très proche, et j'ai donc lu la séquence זיורזי פרק, translitérée ZYWRZY PRQ. Je n'en suis pas trop confus, car j'ai trouvé la même erreur sur 28 pages en hébreu, concernant toutes la traduction de W ou le souvenir d'enfance,
או זכרון-הילדות ... פרק זיורזי -W
ce qui se comprend parce que la graphie du nom de l'auteur sur la couverture ci-contre facilite la confusion.
Je rappelle que ce souvenir serait précisément la lettre gimel, en principe l'initiale hébraïque de son prénom que le petit Georges aurait su tracer dès 3 ans, acclamé par toute sa famille.
Avant d'être corrigé par Liza, j'avais eu la curiosité de calculer la valeur du nom erroné selon la gématrie, procédé de l'exégèse juive consistant à comparer des noms ou expressions de valeurs numériques identiques, et j'espère pouvoir faire partager mon émerveillement d'avoir obtenu ZYWRZY PRQ = 240+380 = 620.
620 est un nombre essentiel dans la mystique juive, celui des lettres du texte des Dix Commandements, que le judaïsme nomme plutôt les Dix Paroles, texte inscrit sur les deux tables de la Loi données à Moïse...
Parce que le mot כתר, KTR, keter, "couronne", a pour valeur 620, et que ce passage sacré entre tous de la Tora a 620 lettres, il est nommé keter tora, "couronne de la Tora", et ceci est notamment symbolisé dans chaque synagogue par la pièce de tissu couvrant l'arche abritant le rouleau de la Tora, représentant le plus souvent les Tables et soit une couronne, soit les mots keter tora ou leurs initiales.
Le sort a voulu que la médiathèque du quartier de naissance de Perec soit sise rue des Couronnes... Et que l'un des premiers textes évoquant le keter tora fût Pirqé avot, "Chapitres des Pères", datant du tout début de l'ère vulgaire (pirqé est le pluriel de pereq, "chapitre").
La "fresque Georges Perec" pourrait, pour le kabbaliste amateur, donner son adresse exacte, car la valeur 380 de PRQ est identique à celle de MsPR, מספר, mispar, "numéro", ainsi PRsQW ZYWRZY PRQ = MsPR s"W KTR, "numéro 66 Couronne".
Cette adresse serait sans ambiguïté à Paris, où il n'y a qu'une seule rue "Couronne", la rue des Couronnes dans le 20e, mais le hasard a encore voulu que le nombre 20 soit en hébreu עשרים, OSRYM, 'esrim, de valeur 620. Cette équivalence des mots "couronne" et "vingt" avait été soulignée par le kabbaliste Aboulafia, cité dans le billet où je remarquais que la racine parats du nom Perec se renversait en tsaraf, "purifier", d'où dérive le tserouf développé par Aboulafia, technique de méditation sur les permutations de lettres...

Je n'ai pu me résoudre à oublier ces possibilités issues d'une lecture erronée, mais Perec n'a-t-il pas choisi de s'appeler Parac pour signer un texte contraint ? L'approche "en Piric" permettrait aussi d'obtenir la valeur 620 désirée...
Il y aurait de multiples développements possibles à partir de la valeur réelle 600 de ZWRZ PRQ, ainsi la "fresque Georges" donnerait le fameux nombre 666. Le calcul selon le mispar qatan, ou "petit nombre" ne tenant pas compte des zéros, donne pour ZWRZ PRQ 22 11, ce qui est encore immédiatement significatif pour les amateurs de numérologie perecquienne.

Après avoir vu le renversement du nom originel de la famille, PRC en CRP, je me suis demandé ce que donnait celui de la nouvelle forme hébraïque, PRQ.
QRP n'existe pas, mais QRPP, avec le redoublement du P, est un substantif ancien, qarpef, "enclos", or Perec a publié en 1976 La clôture, recueil de 17 hétérogrammes enclos dans des grilles de 12x12 lettres, dont voici la 11e, débutant par le mot titre CLOTURE et s'achevant sur le mot CORPS.
Or CORPS, si on le transcrivait en hébreu, avec toutes les lettres sonores (comme l'anglais corpse, "cadavre"), deviendrait QWRPs, anagramme de PRsQW, "fresque".
Les 17 poèmes, sur feuillets séparés, étaient accompagnés de 17 photos (du moins était-ce ce qui était assuré sur le bulletin de souscription, car tous les exemplaires connus de ce rare recueil ne contiennent que 16 photos) du quartier d'enfance de Perec, essentiellement de la rue Vilin débutant rue des Couronnes. Perec mentionne la rue des Couronnes dans W ou le souvenir d'enfance, qu'il se rappelle avoir dévalée en criant de toutes ses forces : "Les oursons ! Les oursons !"

Quelque chose de moins sinistre, pour revenir à la fresque : La disparition, titre de Perec figurant ci-contre, est d'abord celle d'Anton Voyl, personnage du roman dont les lettres correspondent au mot "VOYELLE" privé de E. Cette disparition n'anticiperait-elle pas celle du vyol ? L'agence de publicité RAPE (Renseignements Aux Parents d'Elèves) a son bureau au-dessus de cette partie de la fresque. Si l'acronyme ne me semble guère heureux en français, il l'est encore moins en anglais ou rape signifie "viol".

Le rez-de-chaussée de l'immeuble du 66 se situe en contrebas de la rue des Couronnes. Le surplomb est protégé par une rambarde, composée de grilles comptant 11 barres verticales délimitant 10 espaces vides, ce qui est très perecquien.
Le projet de Federica Nadalutti utilise aussi ces grilles, où sera peinte en blanc, des deux côtés, une citation d'Espèces d'espaces :
Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose (...)

1 commentaire:

Francoise Granger a dit…

Ebahissement devant tant d'érudition dans des domaines aussi divers... Et ce n'est pas rien de se perdre dans le blog pour mieux s'y retrouver dans l'oeuvre de Perec.
MERCI de ces éclairages parfois énigmatiques mais toujours savoureux !
FG