mardi 18 septembre 2007

Rayon vert

18 septembre: la vision de Conte d'été il y a 5 jours m'a donné l'envie d'avaler tous les films de Rohmer. Dès le lendemain j'ai commandé une première série de 4 DVD, arrivés ce matin dans ma boîte. J'ai aussitôt regardé le

qui m'intéressait spécialement pour diverses raisons, parce que le Rayon Vert est un des thèmes de prédilection de mon ami JP Le Goff, grand explorateur de l'univers des coïncidences, parce qu'une de mes propres explorations concernait le Rayon-Vert de Roussel, parce enfin que j'avais appris par hasard que Rohmer avait voulu pour ce film une musique originale, basée sur les notes si bémol-la-do-si naturel, soit B-A-C-H selon la notation musicale allemande.
J'ai commencé par regarder le bonus où Rohmer parle de son film pendant quelques minutes, et où il déclare que c'est lui-même qui a composé le thème monodique qui est effectivement la seule musique du film proprement dit. Ce thème a ensuite inspiré son musicien Jean-Louis Valero qui en a fait une fugue, entendue pendant le générique final.
Rohmer n'explique pas le choix de BACH, qui pourrait avoir deux raisons subtiles:
- Bach en allemand signifie "rivière", or son actrice principale sinon unique est ici Marie Rivière, de plus donnée comme co-auteur du film. Elle fond en larmes à tout moment, et Cry me a river aurait aussi été une musique appropriée (Pleurer des rivières en français).
- Le titre du film fait référence au roman homonyme de Verne, or l'humoriste Charles Pasquier a fait une brillante carrière jusqu'en 1950 sous le nom de Bach, notamment connu pour son duo Bach et Laverne...
Rohmer livre la partition de sa mélodie :
En fait ce thème de 8 mesures débute par les notes CHB, et il faut attendre la dernière mesure pour trouver un A (ses 4 notes sont ABGA). Au plus bref, à une note près, les 4 dernières mesures constituent ce que la théorie musicale nomme le "renversement" des 4 premières, soit l'envers vu dans un miroir placé sous la première ligne de musique (avec quelques ajustements).
Il faut savoir que d'une part Bach est l'exemple type des compositeurs "renversants", avec deux paires de fugues à 3 et 4 voix entièrement écrites selon ce principe, d'autre part les exégètes des Voyages Extraordinaires de Verne parlent volontiers de voyages à l'envers (enver anagramme de Verne), ainsi Philéas Fogg gagne-t-il son pari excentrique parce qu'il a fait son tour du monde vers l'est, dans le sens inverse de la course du soleil.

L'en-vert serait un jeu un brin plus subtil que Léna préparant l'ENA dans Conte d'été, et j'en vois d'autres exemples éventuels.

Et le nombre d'or? Eh bien ça marche tout à fait bien encore. Le film dure 94'19" sur le DVD, ce qui localise la grande section d'or vers 58'. On ne sait rien du mystérieux rayon vert du titre jusqu'à l'instant 56'27", où Delphine (Marie Rivière) promenant sa triste solitude passe à Biarritz devant un groupe de 5 personnes parlant du rayon vert... Elle ralentit, car elle est attentive à tout ce qui est vert. Ce sont 3 amies, la quarantaine environ, qui parlent du rayon vert, le dernier rayon du soleil couchant sur la mer lorsque de rares circonstances sont réunies, et du roman homonyme de Verne. La section d'or exacte du film, générique de début omis, tombe à la seconde près à la fin d'une phrase énoncée par une des dames: "Quand on voit le rayon vert, on est capable de lire dans ses propres sentiments, et dans les sentiments des autres."

Delphine s'est arrêtée pour écouter ces propos. Après quelques nouvelles errances elle aboutit enfin à St-Jean-de-Luz, en compagnie d'un gars rencontré par hasard. Alors qu'elle est sur le point de le planter là comme les autres gars qui ont fait mine de s'intéresser à elle, elle aperçoit l'enseigne verte du magasin de jouets et souvenirs présentée ci-dessus, elle emmène le gars contempler le coucher du soleil, ils voient le rayon vert, ils s'enlacent... FIN

La séquence de discussion autour du rayon vert dure près de 5 minutes. A côté des 3 amies il y a un couple plus âgé qui se joint à la conversation, et le monsieur qui donne l'explication savante du phénomène n'est autre que Hubert Reeves, non crédité au générique, où il apparaît semble-t-il sous le nom de Dr Friedrich Günther Christlein.

Je me demande si ceci n'est pas voulu pour attirer l'attention sur le nom Reeves, qui peut se prononcer "Rêve", soit l'envers de "Vert". Trois ans plus tôt, en 1983, Robbe-Grillet avait nommé l'un des personnages de son film La belle captive le professeur van de Reeves, prononcé "vend des rêves", jeu revendiqué explicitement par le réalisateur.

Note du 5/6/8: Je viens de lire Rohmer et les autres (2007), où son assistante Françoise Etchegaray parle du rôle du hasard dans les films de Rohmer et cite le cas de cette scène à Biarritz, où la rencontre du "physicien retraité" sur le lieu du tournage serait un pur hasard.
Je ne vois pas pourquoi je douterais de son témoignage, néanmoins la coïncidence serait extraordinaire, et il me semble imaginable que Rohmer l'eût organisée avec la complicité d'Hubert Reeves (qui n'avait alors que 54 ans et était loin d'être à la retraite).


A la petite section d'or, vers 36', il y a une séquence probablement significative aux yeux de Rohmer, puisqu'il en propose plusieurs images dans son court commentaire. Delphine se promène dans la campagne du côté de Cherbourg, on devine qu'elle se roulerait volontiers dans l'herbe drue des champs, mais des barrières en empêchent l'accès. L'image ci-contre montre la première de ces barrières, à 36'19", à l'exacte petite section d'or.

Au début du film Delphine marchant en ville tombe en arrêt devant une affichette verte, collée sur un poteau

La caméra en donne un gros plan (cliquer sur l'image), et je suis sidéré devant le nom de l'animateur de ces séances de relaxation, Jacques Hains, alors que j'avais conclu mon billet précédent sur Conte d'été, se passant à Dinard, par l'évocation de Raymond Hains, pour la seule raison qu'une photo de Hains prise à Dinard faisait le lien avec les gidouilles du pénultième billet...

A bien y réfléchir, Rohmer n'a pas dû manquer de déchiffrer cette affichette, et il ne pouvait ignorer les fameuses affiches lacérées de Raymond HAINS et JACQUES Villeglé.
Cette affichette verte ne suggérait-elle alors pas pour lui RAYmONd ? sinon Raymond Roussel auteur d'un conte jouant sur l'homophonie du rayon vert vernien et du crayon vert ?

L'image finale du rayon vert a probablement été retravaillée. Quel que soit le procédé employé pour obtenir la couleur verte, je trouve amusante l'analogie avec le Cuirassé Potemkine, où le climax du film, le hissage du drapeau rouge voulu par Eisenstein à la section d'or du film, a été souligné par le coloriage à la main des images correspondantes. Comme je l'ai déjà dit, Rohmer connaissait la structure d'or de ce film, et ses commentaires dépassaient nettement les propres déclarations d'Eisenstein, allant jusqu'à imaginer que chaque image du film était gouvernée par le nombre d'or.

A signaler encore que Rohmer a obtenu pour ce film doré le Lion d'or de Venise.

Enfin j'ai limité ce billet à ce qui pouvait avoir un rapport direct avec les intentions de Rohmer, j'aborde ici une cascade de coïncidences liées à ma vision de son film.

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